Arrivé à Paris en 1900 pendant lExposition, Monge, un marseillais mattend à la gare de Lyon. «Où allons-nous déjeuner» ? Me demande-t-il. «Parbleu ! , Au Rocher de Cancale». «Mon pauvre vieux il nexiste plus depuis la chute de Louis Philippe» dit Lempereur qui avait fait une année de service à Aix en même temps que moi.
Nous allons à pied par la rue de Lyon et les Boulevards jusquau Petit Riche, rue Pelletier et à pied également, nous remontons vers Montmartre où Monge avait loué de compte à demi avec moi, un atelier 32 rue Gabrielle. Prise de possession des êtres. Un canapé-lit pour moi, un divan pour Monge, une table à tréteaux, deux chaises. Nous descendons au café de la Place Blanche, lieu de rendez-vous de la bande à lapéritif. On me présente tous ceux du cénacle : Jacques Villon, Clavet, Piet, Fabien Launay, les deux frères Kunc (musiciens tous deux) dautres encore ; on me désigne des gloires : Lautrec, Félicien Champsaur, Pierre de Millaud.
Celui-ci mourut quelques années plus tard à Saïgon. On envoya à tous les journaux une note qui ne fut insérée que dans lIntran : « on nous annonce de Saïgon la mort de notre confrère Pierre de Millaud, des suites de la même maladie qui a déjà emporté le prince Henri d "Orléans. Monsieur Pierre de Millaud était plus connu dans la littérature sous le nom de Félicien Champsaur ». Cest lui qui en effet écrivait dans le journal Samayama-poupée japonaise, etc.
Champsaur, beau garçon, sasseyait au côté de son nègre, lisait les pages que celui-ci venait décrire, payait la pile de soucoupes, et après une poignée de main courait porter sa copie au journal. On y voyait aussi Hugues Rebell, que nous admirions franchement, celui-là. Il était assez lié avec un des nôtres Chilte de Montclar, baron de Trieste. Petit homme maigre, sec, sombre et vêtu avec tous les décrochez-moi-ça des camarades, manches et jambes de pantalons toujours trop longues. Villon faisait à ce moment-là son portrait et Chilte se fâcha avec lui (pas pour longtemps) parce quil voulait envoyer la toile à la Nationale sous le titre : «Le pauvre bougre». Accent pyrénéen des plus prononcés, mais quelle érudition. Il nous épatait tous, nignorant rien, ni en histoire ni en littérature, passant ses journées dans les bibliothèques. Cétait aussi le plus grand tapeur de Montmartre et bien que charitablement averti, je devais être aussi un de ses fournisseurs, comme le fut plus tard mon frère Maxime. Pour le moment sa victime était Pierre Kunc, à qui il présentait au restaurant une longue lettre de 4 ou 6 pages se terminant par une demande dinvitation à dîner. Il avait tour à tour été moine, précepteur et chaque fois chassé (murs spéciales, à ce moment-là assez rares, encore même parmi les gens de lettres). Son érudition dailleurs ne pouvait servir à rien, car quelques années plus tard lorsque la Norvège se sépara de la Suède, nous étions Charles Morice et moi en compagnie de Chilte au Cyrano à côté du Moulin Rouge, les crieurs des journaux du soir nous mettant au courant, Chilte nous fit toute une histoire des Pays scandinaves où les Olans, les Olaf, les Eric, les Haakon faisaient une sarabande dont nous ne pouvions distinguer les figures. Morice qui était Dr artistique au Paris-Journal lui demanda un article pour le lendemain ou plutôt lan demain comme disait justement Morice. Celui-ci dut refaire tout le papier écrit dans une langue aussi pompeuse que celle de Bossuet, qui aurait occupé la moitié du journal et que les lecteurs eussent avalé difficilement. Chilte na, je crois, jamais pardonné ce sacrilège.
Beaucoup plus tard, jai rencontré Chilte vêtu en muscadin et comme je métonnais, il mannonça quil était rédacteur en chef dun grand journal financier. Jai toujours pensé que ce devait être un des journaux de Rochette, car je lai trouvé miteux et calamiteux tel que je lavais connu ; il mangeait pendant la guerre dans la cantine installée chez Paco Durrio, et puait à un tel point que les autres convives faisaient le vide autour de lui.
Quest devenu ce réfractaire ? Sans doute un des derniers ! Il eut fourni à Jules Vallès un chapitre de plus pour son livre. Très fier cependant, affirmant être le dernier royaliste de France, et ne voyant de salut pour la Patrie quen installant au Sacré-Cur des moines avec des canons et des couilles. Recommandé à Emmanuel Arène, et écuré des platitudes de ses co-postulants, il lengueula ferme, ainsi quil fit dailleurs plus tard chez le Cte de Mun. Bien sympathique. A la mort de sa mère il se présenta au couvent où elle avait terminé son existence et demanda à voir la révérende supérieure ; il lui tint à peu près ce discours, «ma Révérende je ne viens pas vous réclamer les meubles et largent que ma pauvre mère a pu laisser, vous les utiliserez au mieux de vos intérêts et de ceux de votre communauté, mais ce que je demande cest le plateau dargent sur lequel on a remis à mon grand-père les clés de la ville de Trieste» et comme cette sainte femme affirmait ne pas le posséder, ni jamais lavoir vu, «vous êtes ma mère révérende une putain et une salope et si vous agissez ainsi cest parce que vous savez bien que je suis un bon catholique et que je ne peux pas mêler la justice à nos affaires».
Chilte nétait pas le seul réfractaire qui fréquentait notre bande et le café de la Place Blanche, mais cétait certainement le plus intéressant. La boisson et la pédérastie lont peut-être empêché de produire une uvre. Je ne le crois pas cependant. Jai connu dautres cas de phénomènes dérudition qui cependant ne pouvait lutiliser dans une uvre personnelle. Je pense plutôt que la boisson dans ce cas leur est une excuse à leurs yeux (Aude à Aix).
Un autre type de réfractaire ancien camarade de Fabien Launay à Condorcet dont il a fait un portrait de profil que je possède, était Paul Mobillon. Sa gueule dassassin dégénéré a permis aussi à De Mathan de peindre une de ses meilleures toiles. Certes il était devenu à peu près fou dès ce temps là, lonanisme que sa laideur lui imposait sans doute ly a très certainement conduit. Ignorant tout de la musique, même ses notes, il croyait cependant être un grand musicien. Il affirmait sa parfaite ressemblance avec Verdi et il était bien le seul à y croire, comme à sa voix de ténor. Un jour dans les W.C. de Launay, placés dans lescalier, il gueulait à un tel point pendant plus dune heure que tous les locataires rassemblés sur le palier, tambourinant à la porte du réduit, attendaient quil voulut bien sortir ; Lorsquil sy décida, avec un sourire ineffable il dit simplement à Launay : «Eh ! Bien décidément lacoustique est très bonne dans tes goguenots». Après avoir vendu La Presse (houspillé par les autres marchands) il avait dû distribuer les prospectus pour Dufayel ; comme il jetait à légout les précieux imprimés, il fut rapidement vidé. Il trouva enfin sa voie comme laveur de carreaux. Un jour étant entré à Notre-Dame de Lorette, il vit la grille du chur seffondrer et lâme de son père lui apparaître en jaune chrome, il se précipite dans un confessionnal et un prêtre, dit-il, lui conseille de venir entendre la messe tous les jours et communier fréquemment, ajoutant, comme Mobillon lui faisait part de ses craintes au sujet de son matériel (échelle et seau) qui risquaient de lui être dérobés «vous naurez quà les déposer contre un pilier de léglise». Ce mysticisme le conduisit dans un cabanon où il aura sans doute abandonné sa triste vie, laissant de lui-même deux images dues à ses amis qui lui assurent ainsi une immortalité relative.
Bien vite jai pu me rendre compte combien peu parmi tous ceux qui faisaient partie de cette bande, étaient véritablement doués. Parmi les peintres seuls Lempereur, Launay, Jacques Villon, méritaient ce nom. Un farceur a fini par tenir une boutique de fleuriste. Un certain Bonnet, assez riche, habitant avec ses parents, a disparu, on ne sait où. Piet a renoncé à peu près à la peinture.
Parmi les musiciens, les Kunc font petite figure. Il vaut mieux ne pas parler des littérateurs dont les uvres sont restées confidentielles. Cependant, J. Arthur Levey mérite une mention spéciale, non par la vertu de son génie, (il est mort assez jeune), mais pour sa plaquette éditée par La Plume (si mes souvenirs sont exacts) : Le Pavillon ou la Saison de Thomas W. Lance. Recueil de sonnets parfaitement obscurs et qui voulaient singer Mallarmé. A titre déchantillon voici le «sonnet liminaire» :
Or le Sultan dennui convenant ses ulcères
Par Schéhérazade, blonde, sut réagir
A lempoisonnement soudain des Janissaires
Certain frisson drapa la robe du Vizir
Lencens des Ptolémées a conclu son désir
Et fondu le vieil or des parchemins faussaires
Tels chrétiens convertis sattardent aux rosaires
Le fol se voit le train des pèlerins grossir
Sinbad, despoir, qui loin des ports savait sombrer
Lui sétourdit dincognito pour retomber
A lOrient poudre de tragédie classique !
Suivrai-je souverain titubant et visible
La main cherchant une épaule denfant, la cible
Des enfants, le chemin laissé par ce Cacique.
Une dizaine de sonnets complétaient celui-là. Le dernier se terminait ainsi :
Le pâle voyageur qui des aunes rongées
Evoque les blondeurs crémeuses du barman
Sous les palmiers drapés dantilopes vengées.
Comme on lui demandait une glose pour ce dernier vers, il dit : «cest bien simple : le tigre mange lantilope, sa peau lorsquil est tué venge sa malheureuse victime si lon en drape les palmiers». Il posait aussi à linverti, chose assez rare à lépoque, et se signalait par une mise singulière et des manières équivoques, si bien que faisant un jour la connaissance de Delphi Fabrice (limmortel auteur de Bistrouille au Sacré-Cur !) Critique dart aussi et tapette notoire, ils entamèrent une conversation où tous les grands esprits étaient tenus pour eux pour des sacrés bougres, (ceci dans le vrai sens du mot) depuis Socrate, Platon, Alcibiade, en passant par Alexandre le Grand, Michel Ange, Shakespeare, Baudelaire, Verlaine.
Enchantés lun de lautre, ils se promettaient de se revoir et Fabrice invite Levey à un 5 à 7 pour le lendemain. Levey nous revint bouleversé, son hôte lui ayant ouvert la porte, drapé dans un peignoir jaune le dévoilant entièrement, et chaussé de longs bas noirs. Il avait en hâte dégringolé les escaliers, mauvaise recrue pour le bataillon des tantes !
Léon-Paul Fargue faisait aussi partie de ce cénacle, sasseyant sur un coin de chaise sans jamais consommer et répondant toujours au garçon : «Je men vais tout de suite». Il y avait de bonnes raisons à cela. Ses parents outrés de lui voir abandonner leur fabrique de vitraux, lui mesurait chichement le numéraire et lavaient mis à la portion congrue, 10 sous par jour. Il avait déjà publié quelques essais dans la «Croysade» avec un y sil vous plait, et commencé un roman Tancrède qui si je ne mabuse na jamais été terminé.
Il venait dêtre libéré depuis peu et avait ramené de Toul une belle fille prénommée «Ludivine» qui faisait florès dans les Caf-Conces de ce camp retranché. Sans doute lui avait-il promis la grande vedette à Paris, en fait, elle était marcheuse à La Cigale à raison de cinq francs par jour. Elle habitait à lhôtel des Deux Hémisphères, dont lescalier était parcouru par tous les numéros de Médrano, y compris les chiens, les singes et les phoques savants. Ils en arrivèrent à se peigner de telle sorte, Ludivine lui ayant même mordu le ventre, que le ménage se désagrégea en peu de temps. Quest devenue Ludivine ? Léon-Paul en a-t-il seulement gardé le souvenir ? Pendant de nombreuses années, Fargues se levant vers les deux heures de laprès-midi, partant de la Gare de lEst, faisait tous les cafés de Montmartre à Montparnasse, en passant par le Napolitain.
Dans ce temps là il na guère produit quoralement. Il affirmait écrire un roman, La Rue Lepic, jappris même par un ami quil avait pensé à moi pour lillustrer, ce qui me donna une haute idée de ma valeur.
Depuis la guerre il a conquis une certaine place dans la littérature et je ne serais pas étonné de le voir un jour chez les Goncourt ou même à lAcadémie, pourvu que Dieu nous prête vie.
Il était féru de Jarry et affectait même souvent de parler comme le père Ubu. Jarry était déjà célèbre ayant été joué au Théâtre de lOeuvre. Maigre, jaune comme un citron, il écrivait à lépoque le Surmâle qui parut plus tard à la Revue Blanche. Il habitait une chambre remplie de balotins (cétaient de ces diables barbus que lon fait sortir dune boite en poussant un crochet et qui épouvantent les petits). Parlant du Surmâle avec cet accent intraduisible dUbu : «Vous connaissez sans doute ce passage de Pline où il cite un nègre qui le faisait septante fois dans la nuit, je ne suis pas encore arrivé à ce chiffre record mais bien à la moitié». Je regardais avec étonnement cet «esquiche-bougnette» capable dune telle performance. Il devait chercher à pendre son dû car il mourut peu de temps après. Sa pièce dUbu Roi précédemment jouée à lOeuvre par Gémier avait été reprise en guignol au Cabaret des 4 ZArts à Montmartre.
A propos de Léon-Paul Fargue, nous redisions souvent une épigramme de Jehan Rictus :
Je suis Monsieur Léon-Paul Fargue
Mon nom est partout réputé
Julien (Leclerc) a fait la Nargue
Et moi je nai rien fait
A quoi Léon-Paul répliquait «Je suis Monsieur Gabriel Randon» (Jean Rictus nétait quun pseudonyme).
Le café de la Place Blanche était un centre fréquenté par un grand nombre de marlous, quelques hétaïre pour demi-fortunes. Lune delle surnommée, je ne sais pourquoi, Madeleine-Bastille dâge plus que canonique, outrageusement teinte en blonde et peinte par surcroît comme on en réussit à le faire que de nos jours, travaillait pour la gloire, si jose dire, ayant établi sa vie après avoir placé ses économies gagnées au champ du déshonneur ; Elle récupérait les nouveaux venus et lorsquelle les trouvait isolés des camarades, sinvitait sans façon en promettant de payer sa consommation, et elle trouvait parfois de hardis cavaliers qui consentaient, ayant un fort appétit, à servir de provende à cette haquenée.
Un matin jai eu loccasion de rencontrer cette ancienne, en négligé, faisant son marché devant les petites voitures de la rue Lepic, il y avait de quoi décourager un cosaque. Au fond cétait une brave fille comme on en rencontrait encore, qui consentait à venir poser gratis pro deo lorsque le tapin ne donnait pas fort. La vie était plus facile en ces temps lointains. Cest ainsi que je pouvais faire figure de Boyard avec les 100 F par mois de pension paternelle (mon atelier payé).
Ce soir là nous dînâmes au coin de la rue Fontaine et de la rue de Douai au restaurant de la Poste, excellentissime bistrot, dans les cinq francs par tête. Mais ce ne devait être que par exception que jy retournais par la suite.
Première nuit dans latelier de la rue Gabrielle, le matin allé à la gare de Lyon chercher la malle laissée en consigne. Un vieux cocher, un vieux sapin, au milieu de la rue Ravignan le collignon refuse de pousser plus haut et me plante là avec mon bagage sur le trottoir. Un bougnat complaisant me tire daffaire ; installation puis déjeuner chez la mère Bru, au coin de la rue des 3 Frères et de limpasse des Abbesses, assis à la table des buveurs deau, Clavet, là présidait entouré de rapins qui laidaient dans une entreprise de coloriage de cartes postales. Curieux bistrot où nous déjeunions et dînions dans les 15 sous ; En guise de liquide, je prenais demi de lait, plus nourrissant que le vin, une demi-portion, un fromage et lon pouvait rentrer travailler, sans avoir lestomac trop lourd, mais la nourriture, si elle nétait pas très abondante était en revanche bien préparée dans cette maison dinfirmes, le patron à demi paralysé, la patronne boiteuse, la servante (une bretonne) borgne, qui répondait au moins dix fois par jour à nos observations. «Vous avez du toupet, plus que de cheveux bien sûr». Et cependant nous étions tous chevelus tels des romantiques de 1830.
Public mêlé dans cette petite salle. Les racoleuses du boulevard de Clichy, lune assez belle bien quun peu louchon. Des anarchistes entrautres le directeur du journal lHomme, Alas Luquétas ! Parfois le secrétaire de Sébastien Faure, des marchands de gomme russe, bons marseillais casquetés comme lAmiral Avellan qui discutaient littérature avec lui. Avec un furieux accent marseillais lun deux disait : «Moi je considère Octave Mirbeau comme un classique». Et le secrétaire sentencieux : «Quentends-tu par classique, si cest le contraire de romantique, je ne vois pas» et la gomme russe dinterrompre : «Je veux dire que lon doit le dire dans les classes».
Que de mots inutiles, que de discussions oiseuses dans cette salle toute embuée, lhiver et chauffée uniquement par les habitués et le fourneau de la cuisine tout proche. Là aussi venait nous rejoindre Lucien Bilange, alors employé dans une société minière mais qui par la suite fut secrétaire de Rouanet, de Jaurès, de Briand et que jai retrouvé Préfet il y a quelques années à Valence. Jaurai loccasion de reparler de lui à propos de la naissance du Salon dAutomne.
Et tout de suite je me mis au travail, daprès des études rapportées de Provence, Monge me persuada aussi de faire du dessin pour les journaux, à lexemple de Lempereur et de Villon. Jen casais quelques-uns uns au Frou Frou et dans dautres petits canards, mais au rire, Arsène Alexandre me rendit mon carton en me disant froidement «je ne vois rien pour moi dans cette série».
Je ninsistais pas, mais tous les soirs en entrant, Monge et moi pissions dans la cave de son pavillon, qui faisait le coin de la rue Berthe et de la rue Ravignan. Je le lui ai raconté plus tard il devait en crever de rire. Bien vite, jai renoncé à courir ces salles, où lon perdait un après-midi à faire la queue en attendant son tour, en écoutant les rosseries de tous les confrères, particulièrement de Lempereur, grand maître en ce genre. Je préférerais visiter le Louvre, les expositions chez Durand-Ruel ou la Centenale qui venait dêtre inaugurée au Grand Palais. La salle Caillebotte au Luxembourg où LOlympia trônait au fond. Jai encore vu un vieux monsieur brandissant sa canne (on ne la retirait pas encore au vestiaire) devant Manet et combatif comme je létais à ce moment là jai copieusement engueulé le bourgeois.
Cest au Louvre aussi que jai entendu une conférencière disant aux jeunes oiselles qui lécoutaient bouche bée devant le st François recevant les stigmates : «Giotto a peint plutôt des âmes que des corps» ! Et je compris pourquoi on a pu justement dire quun tableau de musée était la chose qui avait entendu le plus de sottises. Rien n'est changé, tout dernièrement, à lexposition Cézanne à lOrangerie, les perruches navaient à la bouche que les mots : exquis, délicieux, adorable, de façon à vous dégoûter à tout jamais de montrer sa peinture.
Peu à peu, je me liai davantage avec Fabien Launay ; Nous étions du même âge, mais vieux parisien, subtil et primesautier, très précoce (il exposait un grand portrait en pied à la Nationale lorsquil était encore au bahut) il simposa rapidement à moi comme un guide très sûr et très averti. Il ma certainement par son influence, épargné des pas et des embûches dans lesquelles je serai inévitablement tombé. Hélas, il est mort trop jeune, 25 ans alors que son nom commençait à percer et à retenir lestime de quelques rares amateurs de cette époque. On retrouvera plus tard ses uvres, elles seront recherchées, non seulement pour leur rareté mais aussi pour lacuité de sa vision un peu sombre au service dun dessin incisif, tels les portraits de sa mère, de sa grand-mère, de Mobillon. Il a peint aussi de très belles natures mortes et ma conseillé den faire beaucoup pour apprendre mon métier et travailler la composition dun tableau.
Je te revois Fabien Launay, long, mince et glabre, déjà lon pouvait lire sur ton visage les effets du mal qui devait temporter trop rapidement. Je nai pu encore obtenir du Salon dAutomne quil te fasse la rétrospective qui appellerait lattention sur ton nom oublié. Dautres encore sont dans le même cas, nest-ce pas Evenepoel, nest-ce pas Séguin, et toi aussi Milcendeau et Bottini et Linaret. Y a-t-il une justice et le soleil des morts se lève-t-il pour tous les héros que la Camarde a enlevé avec une trop grande hâte ?
Et cependant cest à notre action à tous deux, au bruit que nous avons su faire autour des refus du salon de la Nationale en 1901 que le Salon dAutomne doit sans doute sa réussite ou plutôt davoir pu naître. Il ne sera pas mauvais pour la petite histoire de lart de mettre au point certains événements. Cest pour cela dailleurs que je me suis mis à écrire à bâton rompu ces souvenirs de quarante années de vie artistique, et je compte dire ce que jai vu et entendu, sur la naissance des Fauves, du Cubisme etc. Cette dernière guerre qui mexile et sans doute termine ma vie de peintre, men laisse le loisir et le goût.
Il nest pas mauvais de parler des raisons qui amenèrent en 1890 la scission des Artistes Français. Certains peintres peu satisfaits de la place quils occupaient dans ce salon, à ce moment là unique ou peu sen faut, puisque les Indépendants fondés en 1884 ne recueillaient que risées et quolibets, et sauf quelques très rares exceptions ne méritaient guère mieux ; à leur tête Puvis de Chavannes, déjà en pleine gloire, et Carolus Duran, entraînant les plus jeunes Roll, Besnard, Dubufe, qui voulaient coucher dans les draps de Manet et des Impressionnistes (encore honnis) à tel point que ces soi-disant novateurs négligeaient Monet, Renoir, Pissaro, Sisley, Seurat, Van Gogh, Gauguin, Cézanne, Toulouse-Lautrec. En revanche la Présidence échut à Meissonnier. Pourquoi celui-ci, chouchou de la critique dalors. Tout puissant aux Artistes Français. Cest dun oncle par alliance, Prétet, qui était placeur du Salon (omnipotent fonctionnaire des Beaux-Arts et modèle bénévole de toute ces mains chaudes de Roybet), que je tiens le fait :
Le fils de Meissonnier, paysagiste sans aucun talent était reçu chaque année au Salon, mais son père eut voulu quil soit décoré ; A cette époque un artiste, pour obtenir la croix devait être Hors Concours, cest à dire première médaille et les Artistes Français ignares en peinture, mais avec un fonds dhonnêteté incontestable sy refusaient obstinément.
Le père Meissonnier claqua donc les portes et, avec Dubufe (fort riche aussi) fit les premiers fonds du Salon de la Nationale.
Cette naissance hybride, si lon peut dire, bien plus le fait de combinaisons que dun réel besoin daffranchissement, est la condamnation de ce nouveau salon, et la cause du grand nombre de scissions qui se sont produites depuis : Salon dAutomne, Salon des Tuileries, Sté Nationale Indépendante.
Ne parlons pas de celles qui ne manqueront de se produire encore. Hors le Salon dAutomne qui répondait à une réelle nécessité, tous les autres furent considérés par leurs fondateurs comme des moyens rapides darriver aux honneurs et aux commandes. Certes on peut dire que dans lensemble les peintres de La Nationale sont moins bêtes que ceux des Artistes Français Il est rare dy rencontrer les niaiseries qui encombrent les murs de lautre côté du Grand Palais, - Mais au point de vue purement peinture les deux font la paire et pour ma part je ne fais aucune différence entre Monsieur Guirand de Scévola et tout autre confrère Artiste Français.
En 1901 cependant nous navions pas le choix ; dailleurs Carrière et Rodin faisaient partie de la Nationale, Maurice Denis y était bien accueilli, ainsi que Flandrin, Matisse avait été nommé associé.
Le jury cette année là se montra particulièrement injuste pour les jeunes peintres. Refusés, Marquet, Manguin, Camoin, De Mathan, Puy etc., etc. Launay et moi étions dans le même cas, ce que nous apprîmes au Café de la Place Blanche de la bouche de de Mathan. Grande indignation de notre part !
Résolution de lutte farouche contre lostracisme des pseudo révolutionnaires du Champ de Mars, ceux dont Degas disait : «On nous fusille mais on vide nos poches» - ou bien sadressant à Besnard : «Comment allez-vous depuis que vous volez nos propres ailes ?» Je propose tout de suite de saisir la presse, de lameuter et nous faire rendre justice. Launay plus averti que moi des choses parisiennes juge dabord la chose impossible.
Personne ne marchera dit-il
Eh ! Bien essayons ; Il faut tout dabord sadresser aux journaux de gauche qui ne demanderont pas mieux que de faire lopposition. Qui fait la critique à La Petite République ?
Camille de Sainte Croix, me dit Launay.
Eh bien, allons le trouver !
A cinq heures nous voici près de la Bourse, demandant à parler à Camille de Sainte Croix.
Il nous reçoit, nous écoute avec bienveillance, prend quelques notes, nous promet un article.
En sortant je dis à Launay : «Tu vois bien ça na pas été difficile et maintenant allons à LAurore».
A quelques pas de là nous demandons le directeur : Vaughan, il nous adresse à son critique dart : Guimandeau. Celui-ci, prêtre défroqué, à ce que nous apprîmes, commença par tenter de nous décourager, nous montrant mille périls auxquels nous courrions : «Mes pauvres enfants ! Mais vous ne savez pas avec qui vous voulez engager la lutte ; cest la lutte du pot de terre contre le pot de fer». Mais devant notre belle assurance, il nous promis aussi un article en notre faveur. Nous en obtîmes un autre à La Lanterne. Et de fait le lendemain trois grands articles parurent et mirent le feu aux poudres.
Javais donné mon adresse et les grands journaux à leur tour, le journal Le Matin, vinrent me demander des «interviou» Paul Erio entre autres. LOffensive avait été bien menée, des adhésions nous parvenaient. (Je dois confesser que la majorité concernée des artistes peu intéressants). Cependant Ricardo Florès et quelques-uns uns de ses amis de lAtelier Bonnat, Flandrin et Madame Marval.
Cest alors que nous avons pressenti Franz Joudain (Francis était des nôtres). Dans son appartement du Boulevard Haussman, (il y avait alors un Anquetin première manière que je navais plus revu ensuite avenue de Mac Mahon et qui mavait attiré) le futur président du Salon dAutomne nous fit un accueil des plus chaleureux.
«Mes enfants, mais je suis tout à fait daccord avec vous ; mort à l'Institut ! Un fauteuil est aussi beau que la Victoire de Samothrace. Il y a assez longtemps que l'on me crache dans le dos etc. etc.» Depuis, jai souvent entendu les mêmes imprécations sortir de sa bouche. Cest Launay qui calma un peu lenthousiasme où mavait porté cette réception, en me disant quil convenait dattendre les effets dune aussi pétulante alliance.
Cest à ce moment que nous avons voulu grouper les artistes de notre génération et de celle qui nous précédait immédiatement. Nous avons entrepris une série de visites.
Tout dabord cest chez dEspagnat à Vernouillet que nous ouvrîmes le feu. Il fut aussi très aimable et nous dit que pour sa part il marcherait volontiers avec nous, si son ami Albert André (son coéquipier chez Durand Ruel ) était du même avis. Cest rue Saint Lazare je crois, en tout cas tout près de la Trinité, nous vîmes Albert André qui fut très réticent, promettant toutefois son adhésion, si nous nous assurions celle des néo-impressionnistes que nous avions lintention de pressentir. Nous avions donc fait fausse route en commençant par la fin.
Cest Valloton que nous vîmes le premier, rue de Berne je crois. Son atelier communiquait avec lappartement par un escalier à vis. Il y avait là de nombreux paysages dans des gris vert très fins ; de grands portraits en noir et blanc de Berlioz, Wagner, Vigny, etc. Très aimable mais nous accusant de vouloir faire double emplois avec les Indépendants, cependant disposé à en parler avec ses amis, mais ne promettant rien. Cest sur le Boulevard des Batignoles que nous avons rencontré Bonnard, même son de cloche. Signac nous offrit une salle aux Indépendants si nous voulions que notre groupe y fut représenté. Launay jugea la chose inutile et périlleuse, si nous devions y figurer auprès de ceux qui avaient adhéré spontanément.
Dailleurs cela ne répondait nullement à notre idée qui était de créer un salon à jury basé sur dautres principes que ceux qui existaient déjà. Le péril, selon Launay, était dans un grand succès qui amènerait toute une série de non-valeurs à la rescousse. La suite na que trop démontré la vérité de ce pronostic.
Entre temps, javais écrit en une nuit les statuts de la nouvelle société et son règlement intérieur. Cest à peu de chose près ce que lon pouvait lire dans les premiers catalogues du Salon dAutomne : jury unique pour la peinture, la sculpture, larchitecture, les arts décoratifs. Les sociétaires nexposant que deux toiles sans passer devant le jury.
Nomination par les fondateurs ou bien après cinq années dadmission, etc. etc.
Parmi ceux qui sétaient joints à nous se trouvait La Quintinie. Dès ce moment là il était bien le descendant dun jardinier, dailleurs habitant la majeure partie de lannée Versailles, tout comme son aïeul avec une bonne petite figure de rat ou de paysan madré où luisaient de petits yeux perçants. Son beau-frère Van Bever et lui résolurent de réussir là où nous avions échoué, non par notre faute, mais à cause de lesprit timide des peintres à qui nous nous étions adressé. Van Bever comme littérateur avait aussi plus dentregent.
Il sadjoignit dautres littérateurs critiques dart, comme Yvanhoé Rambosson, et avec Franz Jourdain, résolurent de sadresser aussi à certains peintres (si lon peut dire) de la Nationale et des Artistes Français. C'est ainsi que lon pu voir parmi les fondateurs, Véry, Adler, Guirand de Scévola et son acolyte Abel Truchet, sans compter Gropéano (Gropiano comme on disait communément) Lospisgich, etc. Le ver était dans le fruit, malgré lheureuse trouvaille du nom de Salon dAutomne (trouvé par La Quintinie). Une foule dautres médiocres, qui attirant à leur tour leurs amis ont faussé laspect du salon que nous rêvions Launay et moi.
Aussi, lorsque La Quintinie vint nous demander les statuts que nous avions élaborés, nous les lui donnâmes bien volontiers, mais aucun de nous deux nassista à la réunion à laquelle nous avions été invités cependant ni nexposa à la première exposition au Petit Palais.
Dailleurs, Launay était très malade dès cet automne là et devait succomber au printemps, emporté à 25 ans par le mal qui ne pardonne pas.
Ce nest donc quen 1904 que je renonçais à bouder un Salon qui tout de même avait mis Cézanne à lhonneur. Les littérateurs, Van Bever, Rambosson, Franz Jourdain eurent-ils raison ? Peut-être bien.
Il est fort possible quon ne puisse mettre une uvre collective debout sans quelques compromissions : cest dans tous les cas regrettable et aujourdhui où lon parle si longuement dun salon unique il nest pas superflu daffirmer que le dernier des peintres de lesprit Salon dAutomne est encore supérieur au premier des Artistes Français ou de La Nationale.
Pour cette dernière société, la série des scissions, est due à de nouvelles combines et la plupart des artistes qui les ont déterminées ne sont véritablement que des combinards de la pire espèce, dont quelques-uns dailleurs, je le reconnais, surtout aux Tuileries, ne manquaient pas de talent. Ex. Waroquier, Friez, Despiau, etc. Leur premier Salon des tuileries fut vraiment une réussite, le deuxième à la Porte Maillot fut un peu moins bien, et depuis ! ! ! Combines, combines sur combines. Il ny a plus là de quoi se fâcher, à peine sourire, pour éviter de les prendre au sérieux.
Jai bien empiété sur lordre chronologique, mais chaque souvenir évoqué en appelle dautres irrésistiblement, et ma foi, si jamais ils rencontrent des lecteurs, tant pis pour ceux qui y trouveraient à redire.
Foin du parpaillot ! et que la cagnesanque létouffe.
Au moment où Launay et moi subîmes cette déconvenue, nous assistâmes à un banquet offert à Saint Georges de Bouhélier pour fêter le succès de son livre : La Tragédie du Nouveau Christ. Ce fut pour moi une initiation aux banquets littéraires et artistiques, dont jaurai loccasion de parler.
Il me faut avouer que le franc provincial que jétais ne fut pas peu ému en prenant place à cette sainte table où le vin ne subit pas lheureux miracle d'être transformé en un cru délectable, bien que le Saint occupât le haut bout, ainsi quil convenait à cette «nouvelle Cène». Car le nouveau Christ cétait bien ce petit bonhomme, à la tête comme une boule encadrée de longs cheveux plats, ce qui pouvait servir de menton étant agrémenté dun bouc de chasseur à pied.
La cérémonie devait être présidée par Zola qui sétait fait excuser dans une longue lettre, lue au dessert, écoutée dans un pieux recueillement. Edmond Le Pelletier, père du nouveau bon Dieu, avait fait de même.
Mais en revanche Paul Alexis les avaient remplacés au pied levé.
Il y eut bien dautres discours, Leblond (qui plus tard devait épouser la fille de Zola et devenir Directeur du Journal Officiel). Enfin, nous entendîmes le verbe (un peu assourdi comme toujours) de ce Saint Georges qui sest toujours bien gardé de combattre un nouveau dragon. Dans sa péroraison il daigne affirmer devant les nouveaux disciples quil ne voulait pas jouir en suisse de toutes ces éloges et que ces couronnes de fleurs dont on venait dorner son jeune front, il les déposait à son tour sur le chef de tous ses petits camarades.
Paul Boncour, alors secrétaire de Waldeck Rousseau, avait également parlé et un de mes voisins maffirma (il ne sest pas fichu dedans) que nous entendions un futur ministre.
Cette réunion eut dautres effets pour nous, car nous causâmes longuement avec Maurice Leblond et Eugène Montfort qui mirent à notre disposition les salles de ce que nous appelions entre nous la crèche naturiste, dans le bas de la rue de la Rochefoucauld, en face du musée Gustave Moreau qui venait dêtre inauguré ; pompeusement le local sappelait Collège dEsthétique Moderne.
Lexposition fut bien vite organisée, Lempereur, Milcendeau, qui montra quelques-uns de ses beaux dessins, entre autre un pastel, un intérieur vendéen avec des oignons pendus au plafond au-dessus dun vieux et dune vieille. On laccusait alors de dessiner en confrontant son modèle avec une reproduction dun Holbein, je pense que ce nétait quune calomnie. Rouault se chargeait de la médisance ; cest lui qui raconta lhistoire dune visite au Louvre en compagnie de Milcendeau, alors vêtu dune veste et gilet breton, coiffé dun chapeau dont les rubans senvolaient derrière sa nuque ; arrivés devant une madone, celle de Botticelli, je crois Milcendeau se met à genoux priant tout haut la Vierge de lui accorder assez de talent pour lui permettre de la peindre aussi belle que le vieux peintre florentin. Ceci devant une galerie de badeaux dont on conçoit létonnement et les rires.
Baignères, un de ses condisciples de latelier Moreau, avait composé sur lui une chanson indicible sur lair du Tambour Major. Il était en ce temps là un terrible farceur. Cest lui qui recevant un Mexicain à latelier lui persuada de se dévêtir entièrement, puis lattachât sur un banc, ses camarades et lui, le transportèrent sur le quai de la Seine, labandonnant ainsi aux agents qui le conduisirent au poste où il passa la nuit, ne pouvant sexprimer en français. Le lendemain il arriva à latelier avec un revolver et aurait terminé brusquement la carrière de Baignères si les autres élèves ne se fussent interposés.
Cest aussi au «Collège dEsthétique Moderne» que débuta Van Dongen avec des dessins de chevaux très costauds. Il y avait aussi un Luce très ancien, une barque échouée sur la plage très influencée de Courbet, mais je ne connais rien de lui qui vaille ce morceau là.
Un très beau dessin de Van Gogh, Le Pont était exposé et mis en vente au prix de 100 F, prix fabuleux pour lépoque.
Franz Jourdain exposait de toutes petites peintures qui auraient voulu être influencées par le Vuillard dalors. Une petite toile intitulée La Fenêtre de la mansarde avait le don de nous dilater particulièrement la rate.
Chacun de nous prenait à son tour la faction, cest-à-dire devait répondre aux amateurs éventuels, qui sinformaient des prix. Tour à tour Durrio qui exposait un bas relief La présentation de lenfant Jésus dans un cabaret basque et des bijoux, de Mathan qui avait là des paysages de Saint Lô, Minartz, dautres encore, prenaient le rôle de vendeur très au sérieux. Dailleurs la vente fut assez maigre, lamateur en ce temps là était rare. Cependant Sainsère acheta deux toiles à Launay, un portrait de sa grand-mère et une femme au tub.
Milcendeau, un jour où jétais «de garde» répondit lui-même, sans se faire connaître à un amateur qui demandait le prix de lIntérieur Vendéen, et comme on lui marchandait 50 F, il répondit quil ferait part de loffre à Monsieur Milcendeau. Ensuite, très embêté, il me dit que bien certainement il laisserait le tableau à ce prix là, mais navré de ne pouvoir lapporter lui-même pour pénétrer chez ce nouveau client et surtout obligé de donner 3 ou 4 F à un commissionnaire qui se chargeait de remettre la toile.
Cest pendant ces séances que jai lu Bubu de Montparnasse qui paraissait dans la revue Naturiste, et que je fis plus ample connaissance avec Maurice Leblond et Eugène Montfort. Ce dernier navait pas encore laspect de chef descadron sous lequel il apparaissait dans ses dernières années. Il portait une lavallière, des cheveux à la poète comme bon nombre dentre nous. Jusquà sa mort nous avons été très liés et le temps na fait quaccroître lamitié que jai ressentie pour lui. A Paris, à Marseille, nous avons souvent vécu côte à côte. Cétait un esprit très délicat ; très timide au fond, dune grande pudeur de sentiments. Il aimait et recherchait la société des peintres.
Au fond je crois quil ne prisait pas beaucoup le chef de lécole naturiste. En revanche, il avait une véritable affection pour Leblond. Il affectait une certaine rudesse et prenait volontiers laspect rectangulaire et dentelé sur les bords. Derrière un scepticisme affecté il cachait un sincère enthousiasme, une foi profonde dans son art. Charles-Louis Philippe fut longtemps son ami et lui a conservé son admiration après sa mort.
Il y eut bien des séances comiques à la «crèche Naturiste» entrautres celle où De Max vint lire les pages du nouvel évangile La Tragédie du Nouveau Christ commenté par Maurice Leblond. Javoue navoir pu tenir mon sérieux en écoutant des phrases comme celle où il était dit que le nouveau Christ savançait avec une face auguste qui rappelait à la fois celle de Ravachol et dEmile Henry. Des chuts indignés me firent rentrer la tête dans les épaules, couvert de confusion. On ne sembête pas dans ces réunions de poètes, jaurai loccasion dy revenir, mais pendant que je suis sur ce délicieux sujet si je my tenais en parlant des banquets littéraires !
Parmi ceux qui eurent le plus de succès à cette époque, il faut citer «les dîners du 14» organisés par Charles Morice. Combien on a été injuste avec lui : autant quil a été craint et respecté de son vivant !
Il avait débuté dans les lettres vers 1885 ou 90 par un livre qui fit grand bruit ; la Littérature de tout à lheure. Le Figaro voulut se lattacher et lui signa un contrat fabuleux pour lépoque. Charles Morice se fit verser deux mois davance et ne fournit pas sa chronique. Cette bonne farce le faisait rire comme un enfant : combien il eût été plus sage pour lui-même et plus efficace pour ses amis et pour lart, quil prônait, sil avait plaidé la bonne cause, porté la bonne parole, toutes les semaines dans un premier Paris littéraire du Figaro.
Sa conversation était un pur enchantement, surtout quand on se trouvait seul avec lui à la terrasse dun café ou encore au Louvre. Cest là quil me dit un jour devant le Saint Jean de Léonard : «Vinci cest le diable ! Voyez son Saint Jean, ce doigt levé et ce sourire veulent dire «il ny a pas de Paradis»». Il fallait aussi lentendre raconter ses souvenirs sur Verlaine, sur Mallarmé, sur Villiers de lIsle Adam, Barbey dAurevilly.
Il a malheureusement parlé beaucoup plus longtemps quil nécrivit. Ce grand Don Quichotte, aussi bien au physique quau moral, sest-il battu contre les moulins à vent ! contre les galériens ! et contre les marionnettes ! Il était magnifique à voir, son long et maigre corps surmonté de cette tête au nez bec doiseau de proie, son bouc allongeant encore la face tournée vers Paco Durrio qui alors, malgré sa noblesse naturelle faisait penser à Sancho Pança. Un Sancho au bon sens chimérique, si lon peut dire.
Ah ces dîners du 14 ! Charles Morice en attendait beaucoup, et tout dabord le rapprochement des artistes, des poètes et des amateurs trop dispersés, dont les efforts se perdaient faute de cohésion entre les producteurs et les dilettantes. Hélas ce nest pas cela que chacun venait chercher lors de ces mensuelles agapes où entre nous on mangeait comme des cochons, tantôt Brasserie Daumesnil, tantôt Taverne du Nègre près de la Porte Saint Denis ; mais bien plutôt loccasion de se montrer, de palabrer, de dire des vers (les siens naturellement).
Charles Morice disait, lui, et de façon inimitable, des poèmes de Mallarmé, Verlaine ou Baudelaire. Tous navaient pas cette discrétion, témoin ce fameux soir où le poète Hydropathe Gondeau (Emile), il a sa place au propre et au figuré à Montmartre nous débitait un poème tout en alexandrins, bien césurés aussi Ce pauvre Fagus légèrement ivre, (il avait une petite place et une nombreuse famille où le vin devait être transformé en abondance) se plaçant contre la muraille et derrière le récitant scandait chaque fin dhémistiche d'un «très beau» «très bien».
Gondeau de forte taille, agacé et légèrement ivre lui aussi, ce qui convient parfaitement à un hydropathe, appuyait sa majestueuse personne sur le misérable Fagus, et dun grand coup de reins laplatissait comme une crêpe à la Chandeleur. A la fin du poème, (il était très long) Fagus retrouve son souffle, sempare dun couteau qui traînait sur la table et se précipite sur son Goliath de poète montmartrois. Celui-ci saisit linstrument par la lame et sentaille la main qui saigne abondamment.
Madame Paul Fort (la 1°) belle personne émue au plus haut point tire la nappe à elle, criant à Fagus «sortez Monsieur, je vous chasse». Patatras ! toute la vaisselle fout le camp avec la nappe dans un bruit indescriptible. Cétait dun comique irrésistible, bien davantage que la scène entre Vadius et Trissotin.
Plus tard, Charles Morice crut trouver dans les «fêtes humaines » des raisons nouvelles pour conférer une utilité à un banquet. Mais chacun avait son ours à placer. Carrière et Morice étaient bien les seuls à espérer. Pour nous, nos amis de Mathan, Bourdin, mon frère Maxime, Rouault, Dufrénoy, etc., nous nous amusions franchement, nous grisant en parlant, en riant, bien plus quen buvant la bibine décorée du nom de Beaujolais sur la carte.
La soirée se terminait généralement 8 rue dAmboise, où lon allait voir les «Lautrec» c à d les portraits de ces dames qui avaient été peints quelques années en deçà, sur les murs du grand salon. La patronne du lieu y tenait beaucoup et nous racontait le vernissage auquel Toulouse Lautrec avait convié tout Paris. Ceux qui arrivaient là avec leur «dame» fuyaient épouvantés, en se promettant bien de revenir seuls un de ces prochains jours. Depuis lors ces figures ont été vendues avec les boiseries et je les ai revues naguère chez un marchand de tableaux.
Il y a toujours un grand profit à se rendre aux invitations pour ces dîners littéraires. Un original de primo Castello, nommé de Gourcuff, avait fondé une société de «lamartiniens». Cest lui qui trouvant que nos mois étaient mal nommés, et quil convenait de simplifier les choses datait ses lettres de prémiambre, deuxiambre, troisiambre etc. Jusquà douziambre, en passant par dixiambre naturellement. Convié à un de ces festins, jarrivai dans un bistrot du Boulevard Saint Michel assez en retard, entrant derrière Jean Aicard qui devait présider le banquet. Au moment même la tête hirsute de Gourguff apparaît au-dessus de la rampe de lescalier en colimaçon du fond de la salle en gueulant : «Si vous ne servez pas le potage, nom de Dieu, je pisse dans les assiettes ! ». Aicard nen entendit pas davantage, fuyant épouvanté ; moi-même, lâchement, je sortis, redoutant quune telle menace ne soit mise à exécution.
Le Banquet Rodin, au Pré-Catalan, fut aussi une belle chose, heureusement on y mangea fort bien et on but de même. Rodin, de qui Charles Morice était secrétaire, lut un petit discours qui, pour être de son cru, ne manqua pas dêtre joyeux. Remerciant tout le monde : «Je remercie la critique que je nai jamais payée, je remercie le ministre des B-Arts, je remercie tous les ministres des B-Arts qui ont été très gentils pour moi, etc., etc. Jusqu'au Président de la République». Morice, assis en face de moi, en fut estomaqué et j'ai su plus tard qu'il avait demandé à Rodin pourquoi il n'avait pas utilisé le discours qu'il lui avait préparé. Rodin lui répondit qu'en passant en voiture sur le Pont de Saint Cloud, le vent avait emporté les feuillets dans la Seine.
Puisque le nom de Rodin a été évoqué, il faut bien que je conte une petite histoire qui nest certes pas à lhonneur de lhomme (mais on doit toujours parier pour le génie et lexcuser même lorsquil ne montre pas lunion dun grand talent et dun beau caractère).
En 1906 je terminais à Cassis lHommage à Gauguin qui fut exposé la même année au Salon dAutomne. Dans Le Journal je lus cet été là des articles assez copieux sur une Léda du Titien qui avait été découverte récemment en République Argentine, dans un grenier, pliée en plusieurs morceaux ! Lauteur des articles disait, (je regrette de ne pas me souvenir de son nom, mais on le retrouverait facilement en feuilletant la collection du Journal en juillet, août ou septembre 1906), «on sétonnait que Le Titien qui a peint un si grand nombre de Vénus, de Danaës etc. N'ait jamais été tenté par Léda. Cette lacune est désormais comblée, car le tableau nouvellement découvert vient dêtre restauré et sous des couches de peinture plus récentes, on a trouvé un nu et un autre cygne qui ne peuvent sortir que de la main de Titien» et coetera pantoufle ! !
A mon retour à Paris, japportais ma toile roulée chez mon encadreur, à gauche en montant au milieu de la rue Notre Dame de Lorette. Quelle ne fut pas ma surprise de voir accrocher sur la cloison du fond de la boutique une Léda que jidentifiai immédiatement avec celle dont il avait été question dans Le Journal. En souriant, je demandai si je ne me trompais pas. L'encadreur (j'ai oublié son nom aussi) me dit qu'il avait lui-même procédé au nettoyage et à la restauration. A quelques mètres du tableau je vis tout de suite quà part un rectangle de 50 centimètres sur 40 dans le coin gauche, en haut de la toile tout avait été repeint et je lui dis que le tableau avait bien pu être autrefois un Titien que des frondaisons et un bout de ciel appartenaient certainement à lécole vénitienne du 16° siècle mais que tout le reste était digne dun pinceau dun «Artiste Français».
Je revins au début de laprès-midi pour choisir la bordure de mon cadre et au bout de quelques instants un taxi «vert Nil » (ils étaient peu nombreux à lépoque) sarrêta devant la boutique. Rodin en descendit, accompagné dun gros homme brun que même sans son accent jeusse tout de suite identifié avec lArgentin. Ils venaient certainement de faire un bon déjeuner, car la face de Rodin était pas mal rubiconde. Tout de suite lencadreur sempresse, on décroche et descend la Léda, on laccote au comptoir et Rodin saccroupit et regarde longuement le tableau, puis désignant le coin haut à gauche en lentourant du geste de son index, il branle la tête à plusieurs reprises approbativement, sans prononcer un seul mot laissant palabrer lArgentin : «Lou Maître il voudra bien mettre oun mot sour lou livré dor, sour lou merveilloux Titien».
Rodin hoche encore approbativement son auguste chef, sa longue barbe accomplissant des évolutions qui me comblent daise. On apporte alors un de ces cahiers cartonnés tel que jen avais connu naguère lorsque jétais encore au lycée. Rodin le parcourt de bout en bout et sarrête à une page toue couverte décriture et y ajoute quelques mots.
On le reconduit alors jusquà la portière de son taxi.
En rentrant lArgentin dit alors : «Il faudra faire oune bellé relioure à cé livré d'or, ce cahié il é pas convenable, quelqué chosé dé riché et dourés li tranché». Puis il passa en compagnie de lencadreur dans larrière boutique. Ce dernier revient au bout dun instant et minvite à feuilleter le «livre dor». Je trouve là dedans, au milieu dun tas dattestations dillustres inconnus, presque tous sans doute des «Artistes Français» une page délirante de Bourdelle qui se terminait à peu près dans ces termes : cette uvre ne peut être sortie que de la main du plus grand peintre vénitien. Et, au-dessous, Rodin avait signé : je suis tout à fait de lavis de mon ami Bourdelle.
Lencadreur me dit alors : le propriétaire de la Léda va retourner en Amérique, mais il désirerait emporter en même temps quelques uvres dartistes de France, il na pas beaucoup de modernes et serait désireux davoir une toile de vous dans les 100 ou 150 F. Vous pourriez aussi mettre un mot sur le «livre d'or».
Pour votre argentin, lui ai-je répondu, je nai pas de tableau à lui céder au-dessous de mille francs et jécrirai sur le livre un vers de Molière «on travaille aujourdhui d'un air miraculeux ». Inutile dinsister sur le résultat que tout le monde peut imaginer.
La toile a été vendue en Argentine 1 million et demi ; elle doit être en bonne place aujourdhui dans un musée en Amérique du Sud ! ! Je ne serai pas étonné quelle soit encadrée par un bronze de Rodin et un autre de Bourdelle. Cette piquante historiette nenlève rien à leur génie ou à leur talent, et au fond ils avaient peut-être raison. Quimporte une attribution plus ou moins exacte dans un musée dAmérique qui doit en receler bien dautres.
Avant de quitter Bourdelle et les banquets, il faut aussi parler de celui qui avait été offert à Franz Jourdain lorsquil fut élevé à la dignité de Grand Officier de la Légion dHonneur.
On avait «comme de bien entendu» écouté pas mal de discours auxquels notre Président avait répondu dans sa barbe et nous étions au vestiaire du rez-de-chaussée, déjà couverts de nos paletots et de nos feutres, lorsque Bourdelle sort de sa poche une liasse de papiers et lit un discours que lon avait oublié de lui demander, avec son accent de Montauban dont nous étions bien une douzaine à «profiter avec» : «Franz Jourdain, vous êtes une architecture ! Vous êtes un temple auquel conduit un escalier monumental ! Vous êtes une cathédrale !»
Jen passe et des meilleurs.
Rodin on le sait avait une réputation de faune bien établie ; dans un discours il y était fait allusion et il en souriait dans sa barbe. En 1914 au Printemps, javais un petit modèle (malheureusement, jai totalement oublié son nom, on verra pourquoi je dis malheureusement, car il eut mérité de passer à la postérité en même temps que celui du grand sculpteur). Jolie fille et bonne fille, elle posait aussi chez Rodin, et un jour, par curiosité je lui demandais si le maître se montrait encore entreprenant. Elle tout de suite : «Oh mais il est encore épatant le Vieux ! et je suis très heureuse de lui avoir donné du plaisir. Je sais bien que je ne suis pas la seule et que je partage ce privilège avec un grand nombre de femmes, mais cest égal, lorsque je serai vieille je pourrai me dire avec satisfaction, hé bien moi aussi jai couché avec un homme de génie !». Rodin avait alors 74 ans, si je ne mabuse. Mais combien ce mot est émouvant de la part dun brave petit modèle, qui est peut-être aujourdhui une brave mère de famille ou la femme dun ambassadeur, cela sest vu et vérifié pour «Coccinelle» dont jaurai loccasion de parler à propos du Lapin Agile.
On a beaucoup parlé de ce cabaret qui fut le rendez-vous entre 1904 et 1914 de tous les Montmartrois, et même de quelques «Rive Gauche» qui depuis ont affirmé leur talent ou leur savoir-faire. On a beaucoup parlé de «Frédé» (Frédéric), de Berthe sa femme.
En 1900 le Lapin Agile, ainsi surnommé parce quAndré Gill avait peint au-dessus de la porte une enseigne représentant un lapin, se nommait le Cabaret des assassins.
Il était alors tenu par la mère Adèle dont la soixantaine, fort bien conservé, exigeait encore les satisfactions charnelles dun robuste appétit. Outre ses charmes (on ne lui aurait pas donné plus de 45 ans à cette époque) qui retenait à sa table nombre de jeunes rapins, elle fricassait le lapin dagréable façon (doù lenseigne). Elle planta tout là un beau jour, senfuyant en Belgique avec un jeune peintre (revenu en France depuis) et qui nest pas sans talent. Lobligeant à déserter (il a fait son devoir par la suite en 1914) mais on comprendra aisément que je ne le désigne pas par son nom. Cest alors que Frédé, qui tenait aussi un bistrot Zut ! Place Ravignan dans la maison même où habitait Durrio, racheta le Lapin et lanima de ses chansons (sa voix nétait pas sans agréments) et des accords de sa guitare dont il usait sans ménagements et dont il se servait moins bien.
Là fréquentait toute sorte de monde ; des rapins et des littérateurs, avec ou sans talent, des anarchisants, des dessinateurs, des tireurs de cartes, des faux monnayeurs, des acteurs pas encore parvenus à la notoriété, de vagues chansonniers, tout un petit univers se piquant plus ou moins dintellectualisme, des primaires, des secondaires et aussi quelques supérieurs.
Cest ce magma sans cesse accru de nouvelles unités qui a fait le succès du Lapin. Cest surtout vers 1908 quun groupe assez nombreux de jeunes artistes dont jétais, se réunissait là tous les soirs autour dune table copieusement servie où pour la modeste somme de 2 F on pouvait manger et boire à ventre satisfait. Un potage, des hors duvre, un gros plat de viande et légumes, salade, fromage, fruits, café, vin à discrétion et un verre de Mercurey. Plus tard lorsque la vie devenant plus chère, Berthe demanda 2,25 F la moitié de la tablée déserta en signe de protestation, elle revint plus tard et accepta même en 1911 une augmentation nouvelle de 25 centimes, soit en tout 2,5 F
Donc au début je me trouvais là avec Pierre Mac Orlan qui à cette époque se nommait seulement Pierre Dumarchais et écrivait des ouvrages spéciaux : la Flagellation à travers les âges, les grands flagellés de lhistoire, etc. Pour la somme respectable alors de 500 F par volume.
Dailleurs, ainsi quil me le confiait, la plupart des histoires sortaient toutes vêtues ou plutôt dévêtus de son imagination. Il shabillait alors en gentilhomme de cheval : chandail, culotte anglaise de bonne coupe, leggins, souliers confortables, casquette anglaise. Tout ceci par économie faisant original mais pas mistouflard et, grâce à ce genre, nétait pas obligé de renouveler souvent sa garde-robe, ni même de changer de linge nayant pas de chemise.
Je supplie que lon ne voit pas là une rosserie à légard de mon ami, mais au contraire léloge dun esprit courageux et subtil, que jadmirais alors et aujourdhui autant que jadis.
Il vivotait ainsi péniblement (mais fièrement). Frédé et Berthe ne réclamaient jamais les dîners pris à crédit. Berthe dont il devint le gendre par la suite avait pour lui dès ce moment là une souriante faiblesse que Pierre entretenait par la gentillesse de ses propos et les saillies de son esprit.
Ce nest quen 1911 quil sortit vraiment de lornière. Un jour il me montra quelques dessins et me confia son intention de les présenter au Rire pour faire quelque pécune. Le soir en rentrant il rayonnait ayant vu Gus Boffa, celui-ci avait dit : «Vos dessins ne sont pas fameux (cétait bien mon avis aussi) mais les légendes sont très amusantes, ne feriez-vous pas des contes drôles puisque vous êtes littérateur ? Vous avez besoin dargent, tenez voici un bon pour cinq dessins (50 F) et apportez-moi des histoires gaies pour la semaine prochaine». Il se mit tout de suite à luvre et ce fut le succès, dabord dans le Rire puis les Contes de la pipe en terre. Il était parti pour tout de bon, se maria tout de suite avec Margot, la brave fille de Berthe et mena depuis lors une existence de petit bourgeois adorant la bonne chère, laccordéon, la campagne et lisolement de Saint-Cyr-sur-Morin.
Il abominait la vie de bohème quil avait dû mener durant tant dannées et ne craignait rien tant que dêtre obligé dy retomber. Seule la guerre quil fit bien tout en rouspétant, et dont il revint avec une blessure et sa réforme, troubla sa quiétude bourgeoise. Il vit maintenant heureux au milieu de ses livres, adorant les belles impressions et les belles reliures. La nouvelle guerre doit lui inspirer un farouche mauvaise humeur dans sa petite maison bien confortable au-dessus du petit Morin.
Esprit très fin, très délicat, nourri de copieuses lectures, écrivant bien dans une langue claire, sans recherche «artiste» mais sans négligences, je crois que ses livres seront toujours recherchés par les amoureux de la bonne littérature. Il na certainement pas eu les succès de librairie de bon nombre de ses confrères, mais il sen console je crois et le constate sans acrimonie pour ses amis les plus répandus dans le grand public.
Son inséparable en ce temps là était Julien Callé, grand diable au type sarrazin ou maure, avec un grand nez busqué, des moustaches noires comme ses yeux, un souvenir sans doute de loccupation espagnole en Picardie.
Il avait fréquenté latelier Julian voulant faire de la peinture mais y avait rapidement renoncé. Son père, greffier de justice de Paix, le contraignit à faire son droit et à le seconder en qualité de 1° commis greffier. Il habitait alors rue de Mont-Cenis dans un pavillon situé au fond dune cour de ferme ; cette propriété qui depuis a été remplacée par une série dimmeubles gratte-ciel, appartenait à Monsieur Vieillard, le père de mon ami Fabien Launay. Sur la porte une carte : Callé «en tous genres ». Cétait le fantaisiste le plus ébouriffant que lon puisse voir. Il vivait dès lors avec Maud, lancienne femme de Manuel Robbe (graveur en couleur qui eut son heure de succès facile auprès du demi grand public). Qui ne se souvient du flot dor rutilant de sa chevelure et quelle brave fille. Cest elle qui à une bonne bourgeoise de Saint Cyr-sur-Morin qui lui demandait des nouvelles de son mari lui répondait indignée : «Ce nest pas mon mari madame, cest mon amant».
Callé parmi nous représentait la vie assurée, le pactole coulant régulièrement chaque mois dans ses poches. Son père, vers 1911, voulant se retirer, lui proposa dépouser une héritière qui lui apportait 300 000 F avec lesquels il achèterait son greffe.
Mon brave ami refusa en répondant quil vivait depuis longtemps avec Maud et que ce serait mal de la plaquer après avoir profité de sa jeunesse. Il reçut alors 50 000 F pour acheter un greffe à Raon LEtape et le départ fut loccasion dune de ces noces remarquables qui duraient deux jours et deux nuits, où lon aveuglait les fenêtres pour ne pas voir le jour. Je laisse à penser quel souvenir a dû laisser ce couple déchaîné dans cette petite ville qui a connu d'autres épreuves depuis. En fait très peu de temps après son installation, Callé revendit son greffe et vint ouvrir à Saint Cyr-sur-Morin, lAuberge de luf dur, du commerce et du Venezuela réunis.
Ce fut tout dabord une clientèle de peintres, sculpteurs, poètes qui fréquenta cet hôtel dhurluberlus, où lon trouvait en entrant dans le vestibule une longue patère chargée de chapeaux hauts de forme (pour montrer que lon recevait des gens très chics), mais des chapeaux hauts de 1830 à 1880 que lon coiffait volontiers pour aller révolutionner le bourg voisin.
Une fantaisie échevelée dun bout à lautre ; dans la cour un puits avec ce cartouche sous verre : «Ce puits est un monument historique de la région. En 1870 les Prussiens y ont noyé la petite Bécu pour navoir pas voulu montrer son...»
Il y avait aussi la chambre où Napoléon avait couché la vieille de Montmirail, seulement lécriteau qui la désignait changeait de porte chaque jour, tout à lavenant.
Callé avait aussi le chic des déguisements fantastiques et burlesques pour le bal des 4 Zarts, choisissant toute une batterie de cuisine pour faire une armure de chevalier dont le heaume était formé par une boite à manchon argentée, où il avait mis des passoires à thé pour les yeux, un dentier à la place de la bouche, etc.
Ses propos navaient pas moins de fantaisie, il na publié quun livre Sainte Guillotine qui na pas eu grand succès. Ces plaisanteries étant irrésistibles lorsquelles sont parlées, se refroidissent singulièrement à limpression.
Un autre fantaisiste de cette époque, mais qui lui, verra son nom revenir sur leau, si jose mexprimer aussi incorrectement, cest Jules Depaquit, qui fut le 1° maire de la commune libre de Montmartre mais par-dessus tout a laissé dinoubliables caricatures, par la cocasserie du dessin et un sens de larabesque qui manque à la plupart de ceux qui prétendent nous faire rire par la ligne et ne sont drôle que par une légende heureuse. Des critiques dart plus tard te découvriront ô ! Jules Depaquit et tes moindres fantaisies seront disputées par les collectionneurs. Dieu, quil était drôle, cet ineffable pochard qui ne se couchait que parfaitement saoul, qui ne se levait que pour recommencer ; sitôt en pantoufles, il descendait au bar où il prenait un petit marc par-dessus son café. Il allait en suite chez Bouscarat chez Spielmann qui se faisaient vis à vis sur la place du Tertre ; il en tira un dessin où il figurait en poisson attiré par deux asticots dont lun avait les traits de Bouscarat et lautre ceux de Spielmann.
Arrivant de Sedan vers 1890, il était descendu à lhôtel du Poirier sur la place Ravignan et avait conservé la même chambre jusquen 1910. A ce moment son ami Delaw lui présenta combien il serait plus à laise sil se mettait dans ses meubles et quelle économie il ferait ; sadressant à Bouscarat celui-ci consentit à lui louer une chambre vide et sur ses conseils il acheta des meubles à crédit chez Dufayel. Un ami venant le voir après son installation lui en fit compliment, mais remarquant que ses fenêtres donnaient sur léglise Saint Pierre de Montmartre où avait lieu un convoi funèbre, lui dit : «Oui mais ce n'est pas gai tu as des enterrements tous les jours Oh ! répond Depaquit ce n'est jamais le même». Un receveur de Dufayel se présentait toutes les semaines mais Depaquit ne répondait pas à ses toc toc. Cependant, un jour lemployé cria : «Monsieur Depaquit vous êtes chez vous, les souliers sont à la porte» - et lui de répondre dune voix flûtée «je suis sorti en pantoufles».
Il vint cependant ouvrir en disant «quest-ce que c'est que ce chambard dans la maison ? » - Et lautre «cest Dufayel, si vous croyez que c'est rigolo de venir tous les 8 jours pour 40 sous et ne jamais vous trouver». Ah ! dit le bon Jules, «vous êtes Monsieur Dufayel, oh ! que je suis heureux de faire votre connaissance».
«Mais non, mais non je ne suis pas M. Dufayel, vous le voyez bien». «Ah ! vous nêtes pas M. Dufayel ? Mais alors je ne vous dois rien, je veux que M. Dufayel lui-même vienne chercher ses 40 sous. Hé ! puis cette défroque, cette livrée que vous étalez, croyez-vous que ça fasse bon effet dans la maison, où tout le monde peut savoir que jachète mes meubles à crédit ; non, non, je ne donne rien». Peu après se présenta un monsieur très bien, en tube, jaquette, une serviette sous le bras. Depaquit naturellement timide, lui demanda lobjet de sa visite. «Je suis un employé de Dufayel, nous vous traitons, puisque vous le désirez, comme nos clients très riches dans les maisons bourgeoises, au lieu de vous envoyer un encaisseur en uniforme».
«Ah ! vous nêtes pas M. Dufayel, je ne vous donnerai rien. Et puis vous le connaissez M. Dufayel puisque vous êtes un de ses principaux employés». Et lautre signifie confusément quil ne le connaît que très peu ; «Hé ! bien puisque vous le connaissez M. Dufayel, vous lui direz dabord que tout ce quil ma vendu, cest de la drogue. Ses matelas et ses draps étaient si minces que je les ai fumés oui, jen ai fait du papier à cigarettes». En descendant, il dit à Bouscarat : «Jen ai assez de ces histoires avec ce Dufayel. Je vous ai loué une chambre vide, je vous donne les meubles et maintenant je vous louerai en garni».
Je ne sais pas si Bouscarat a pris à son compte la dette du bon Jules et si M. Dufayel a été payé lui-même.
Il (Depaquit) avait hérité de deux vieilles tantes de Sedan et chaque fois lhéritage navait pas fait long feu.
Un dimanche après-midi, je le rencontre chez Adèle, un mouchoir sur les yeux, et montrant le ciel de son index : Là-haut, elle est là-haut ! Mais qui, là-haut, là haut, - «ma pauvre tante, ah cétait une sainte ! Elle est là-haut pour sûr ! Elle est au Paradis quelle a bien mérité. Je vais partir pour Sedan, car je dois hériter delle, ah ! elle est là-haut».
Vers le soir on parvint à le mettre dans son train, ivre jusquà la deuxième capucine et jespère quil a pu tout de même arriver dans un état présentable pour assister aux obsèques.
Mais cette fois-ci, son frère, drapier à Sedan, je crois, prit son argent et le mit dans son commerce, lui servant une rente qui assurait son existence et préservait le capital.
Son ami et compatriote Delaw (prononcez Delau) venait régulièrement au Lapin, lImagier de la Reine, ainsi quil se nommait volontiers, avait un esprit très fin, le goût du folklore et des vieilles chansons quil reportait dans ses dessins pleins dhumour, de fantaisie et de délicatesse ; il a eu une fin de vie misérable, hélas.
Charles Genty, autre dessinateur humoriste venait aussi régulièrement ainsi que Marcous (il ne se nommait pas encore Marcoussis) ne faisait pas de peinture mais des dessins polissons pour La Vie parisienne. Il était en ménage avec une petite femme, Marcelle dont jai fait le portrait à St Cyr-sur-Morin ; ce portrait appartient maintenant à Picasso, celui-ci en échange des leçons de cubisme quil donnait à Marcous-Marcoussis, lui ayant soulevé sa femme. Je les ai rencontrés par hasard tous les deux dans une taverne dAvignon et cest là que jai appris le rapt.
Charles Dullin fréquentait aussi le Lapin, il y disait des poèmes de Baudelaire, Verlaine, Rollinat, Villon, ce qui permettait à Frédé de dire avec satisfaction : «Ah ! ce soir, ce soir, nous avons une vraie soirée d'art, faisons de l'art».
Cest quil croyait en faire le brave homme, et la brave Berthe écoutait bouche bée.
A ses moments perdus il prétendait faire de la céramique, avait demandé des conseils à Durrio ; il cuisait dans la cheminée de la salle des poteries tarasbicotées, dun émail pauvre que plus tard des snobs ont acquis à prix dor.
Les soirées étaient loin dêtre réjouissantes tous les soirs. La plupart du temps cétait lugubre. De vagues rapins, ceux que nous nommions les Mohicans, faisaient le fond du tableau, accompagnés de leurs femmes, dont Louisette, un petit modèle très amusant. Ces rapins vivaient de rapines médiocres, chipant de-là une carotte, un poireau, un navet ou quelque autre légume à la devanture des fruitiers, faisant la chasse aux chats pour les mettre en gibelotte, tirant ensuite parti de la peau chez les chanddhabits. Elle (Louisette) voulait minviter à goûter de cette cuisine, maffirmant que cétait meilleur que le lapin ; jai toujours renâclé et décliné loffre.
Tiret-Bognet, dessinateur humoriste aussi, mais beaucoup plus âgé arrivait au café, vivant très bourgeoisement et péniblement avec sa femme. Il était à demi fou, sinon complètement, et un jour la malheureuse se vit par lui attachée sur son lit auquel il mit le feu, criant par la fenêtre : « Venez, venez, on assassine Jeanne dArc ».
Après un séjour aux petites maisons, il reparut et sa pauvre compagne (certainement une bourgeoise fourvoyée) invitée un jour par Berthe arriva dans une pauvre robe de satin noir, qui avait sans doute servi pour son mariage et teinte et reteinte cent fois.
Il me montra des dessins faits par lui pendant la Commune qui étaient loin dêtre sans valeur. Il nous épata un jour en récitant tout un chant dHomère.
Dautres clients fidèles mais qui ne venaient quaprès le dîner et qui la plupart du temps ne quittaient pas le comptoir de la petite salle en contre bas, formaient une autre bande bien différente de la nôtre.
Il y avait là un certain Hélie, réparateur en timbres-poste qui avec ce curieux métier gagnait fort honorablement sa vie. Il y avait aussi Pajol, une terreur, qui détestait autant les maquereaux que les argousins ; le malheureux mis en correction par une marâtre nous racontait que dans le cachot où le conduisait souvent son caractère indomptable, mains et pieds liés, il était obligé de se défendre à coups de dents contre les rats.
Il ne pouvait pas voir une bourrique (agent de police) marchant isolément dans la nuit sans lassommer de son gourdin qui pendait toujours à son poignet.
Au fond pas un méchant homme, un aigri qui adorait se frotter aux artistes. Il vivait en tirant les tarots et apprenait lhistoire dans Alexandre Dumas.
Un autre dont je tairai le nom (il a dû servir de modèle à Dorgelès dans Le Château des brouillards) faisait de la fausse monnaie et subsistait assez largement ; bon cur dailleurs, lorsquil voyait un jeune rapin avec sa mine longue et pâle il disait à Frédéric de le nourrir à son compte pendant plusieurs semaines. Il fut pris et envoyé au bagne avec sa bande.
Cest Grazanion qui plus tard introduisit Carco parmi nous. «Graza», gros garçon joufflu avec une petite voix de tête, petit rentier qui faisait des vers et apparaissait parfois au Lapin, ainsi que Chaffiol autre poète et bibliophile, employé de banque, qui ayant publié des vers sous le titre Les Miroirs ternis Callé lui demanda sil ne sétait pas trompé et si le vrai titre nétait pas Les Miroirs vernis.
Après la guerre il publia un livre La Guerre des changes très documenté car il était chef de ce service à la Banque des Pays Bas et des articles de bibliophilie dans Les Marges de Montfort.
Mario Meunier, lhelléniste venait de faire paraître sa traduction de Sappho ; Secrétaire de Rodin dont il revoyait la prose des Cathédrales à lorigine écrite par Charles Morice successivement retouchée par Maurice Baud, dautres encore, cest je crois bien Mario qui y mis la dernière main. Il arrivait du quartier latin le plus souvent avec Alfred Lombard toujours élégant et racé, tranchant sur le débrayé à peu près général.
Cest au Lapin Agile que Dorgeles alors rédacteur à Fantasio organisa la farce de Boronali qui fit tant de bruit en son temps.
Un matin où Coccinelle posait dans mon atelier de la rue des Saules, vers midi, la séance ayant bien marché, je linvitais à prendre lapéro au Lapin ; Remontant la rue, nous nous trouvâmes devant la terrasse, assister à un curieux spectacle.
Lolo, lâne de Frédé, pelé et décrépi, balançait sa queue ornait dun pinceau chargé de couleurs sur une toile présentée par Roland, les bras nus, couvert de peinture presque jusquau coude. Un photographe braquait son appareil pour immortaliser cette scène cependant quun huissier dressait un constat en bonne et due forme.
Lapéritif fut servi à tous les témoins autour de la grande table en bois de la terrasse, et le photographe pris des clichés.
Dorgelès me demandait si je pensais que le tableau pourrait figurer aux «Indépendants» et je lui répondit que la chose était possible si quelquun voulait faire lâne et acquitter les 25 F de droits dexposition.
Comme je faisais partie de la commission de placement, je montrais la toile à Signac en lui racontant toute lhistoire. Il répliqua : «cest bien un effet la peinture dun âne et puisquon a versé la cotisation au nom de Boronali nous ne pouvons nous dispenser de laccrocher». Il me chargea alors de faire une petite salle où il puisse figurer sans dommage pour les véritables peintres. Jorganisais alors un petit musée des horreurs où cette toile figurait à côté dautres productions, faites avec des confettis, des couvercles de boites de cigares, 4 as de deux mètres de haut, etc. , etc.
Naturellement au vernissage la toile passa complètement inaperçue, mais le jour où Fantasio publia les photographies du tableau, de lâne, du constat dhuissier et des témoins levant leurs verres (la face recouverte dun loup), le public se rua pour voir luvre de Boronali, cest-à-dire Ali Boron, la caisse des Indépendants reçut alors des sommes dont on n'avait pas idée jusqualors.
Cependant comme on mavait reconnu malgré le masque dont le clicheur avait agrémenté ma face, je fus empoisonné pendant des semaines par des journalistes qui mattribuèrent lidée de cette farce, laquelle au fond ne prouvait rien.
Mon petit atelier de la rue des Saules, situé au milieu des jardins, disparu depuis hélas, était à la lettre assiégé par ces messieurs en quête «dintervious».
Je leur répondais de mon mieux et un peu agacé : « Il y a un âne aux «Indépendants», il y en a mille aux «Artistes Français» bien quil vous soit interdit de les découvrir ».
Un de ces plumitifs entrant chez moi maborda : «Monsieur votre fortune est faite».
«Je ne demande pas mieux»
«Il suffit de maccompagner sur les boulevards où un tailleur a fait représenter dans sa devanture un âne en train de peindre un tableau. La foule se presse et se tord de rire ; pour protester, je casse la vitre avec ma canne, on nous conduit au poste et tout sarrangera car mon journal paiera les dégâts et lamande et demain, nous seront célèbres». Jeus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que je désirai établir ma célébrité, si possible, avec des moyens moins tapageurs.
«Coccinelle» qui avait assisté à toute lhistoire était une très belle et très bonne fille qui posait souvent pour moi. Elle est entrée dans la diplomatie ayant été épousée pour sa beauté par le consul dune cour du Nord.
La salle du Lapin est restée à peu près telle quelle était alors, ornée de toiles données par les habitués. Il y avait un Arlequin de Picasso, vendu depuis à un bon prix par Frédé ; dans le fond un grand Christ en plâtre de Vasley un grand moulage de lApollon cytharède, etc., etc. Une des curiosités de la maison consistait dans une pancarte fixée dans les cabinets due à la verve poétique de Tiret-Bognet qui a loccasion produisait des poèmes dune cocasserie invraisemblable :
Moderne Goya ! Stercoraire
Qui sabsterge le fondement
Avec les doigts, élégamment,
Jadmire ton talent mon frère,
Mais vrai ce nest pas à dessein
Dexposer ta merde en dessin
Que jai repeint ce baptistère.
Picasso, Max Jacob, Utrillo, Utter, venaient souvent au Lapin ainsi que Princet qui donna le titre de section dOr à une exposition de cubistes.
Princet assez bon mathématicien était actuaire dans une compagnie dassurances et découvrit des affinités entre la section dOr et lamorphisme cubique. Et il en souriait en véritable pince sans rire, mais les disciples de Picasso lavaient pris très au sérieux et tout particulièrement Metzinger, Marcoussis, Juan Gris, Delaunay.
Comment est né le cubisme. Peu de contemporains le savent ; aujourdhui seuls Picasso et moi pouvons nous en souvenir car mon pauvre ami Paco Durrio vient de mourir et cest dans son atelier que Picasso reçut le coup de foudre, où «entendit chanter le rossignol».
Paco venait de recevoir du Mexique deux petits masques lun en albâtre, lautre en diorite noire, tels quon en a vu depuis maints exemplaires ; nous les admirions tous les trois, remarquant la sobriété des plans déterminant les volumes du nez, de larcade sourcilière, des lèvres etc. Or, quelques jours plus tard, en entrant dans latelier de Picasso, je vis sur le chevalet où peu de temps auparavant se trouvait une grande toile de saltimbanques, une figure triangulée et peinte avec des ocres, des terres de Sienne, des bleus et des verts pourris.
Manolo, le sculpteur espagnol, en entrant dit à Picasso avec laccent catalan : «Tu vas attendre ta mère et ta sur, si tu les voyais débarquer du train avec des gueules comme ça qu'est-ce que tu dirais».
Depuis Picasso a notablement amélioré la désagrégation des formes avec les succès que lon connaît bien. Ceci se passait en 1907. Braque ne tarda pas à suivre lexemple et au Salon des Indépendants exposa des paysages ! construits si lon peut dire avec des parallélépipèdes qui faisaient penser à un paysage polaire.
Picasso est-il un farceur ? qui pourrait laffirmer. Cependant je lui ai entendu dire un jour et ceci bien avant le cubisme quil se foutait de la sincérité et quil lui préférait un beau mensonge. A la même époque ne disait-il pas en parlant de Don Quichotte : « Quel beau livre il y avait à faire ! » Pour ma part je ne crois pas que lon soit toujours consciemment menteur et je pense que lon se laisse prendre à son propre jeu.
Je connaissais Pablo Picasso de longue date, dès le début 1901. Il arrivait alors dEspagne, parlait le français avec la difficulté dune vache espagnole et ses dessins étaient fortement influencés de Steinlen, mais Paco Durrio lui montra ses Gauguin, lui révéla Van Gogh et Cézanne et bientôt se manifesta une transformation radicale dans sa manière de peindre.
Je vis alors dans son petit atelier du Boulevard de Clichy, non loin de Wepler, des toiles toutes différentes et je me souviens du portrait quil avait alors dun peintre espagnol, qui venait de se suicider sur son lit de mort et qui était une chose assez poignante.
Cest chez lui que Launay et moi rencontrâmes Pedro Manach, un catalan qui depuis est entré dans les ordres monastiques et qui nous mit en rapport avec Berthe Weill, dont la petite boutique rue Victor Massé était garnie de dessins des caricatures dalors et particulièrement de Gottlob, et lui persuada de faire des expositions de peinture.
A cette époque les marchands de tableaux qui consentaient à exposer des jeunes étaient assez rares, quelques-uns uns comme Camentron, Barthélemy, le père Thomas, achetaient parfois bien une ou deux toiles à des prix invraisemblables de bon marché ; le père Thomas aussi gros et poussif quun hippopotame payait une peinture entre 20 et 40 francs.
Un jour il grimpa mes cinq étages et après avoir vu défiler mes tableaux, en choisit un et mit un louis sur la table à tréteaux ; javais reçu la veille ma pension aussi je lui dis : «Nous sommes loin du compte, cest 100 francs que je veux pour ce paysage». Il menguirlanda copieusement : «100 francs, mais tu te crois un du génie, dans dix ans tu pourras demander un tel prix, tiens voici encore vingt francs». Je refusai, il prit la porte et descendit lescalier. Cinq minutes après il frappait de nouveau à ma porte et louis par louis, finit par me verser les 100 francs en rouspétant allant presque jusqu'à linjure. Au fond, il gagnait peu sur nous, se contentait dun léger bénéfice, revendant les toiles 50 F lorsquil les payait 20. Mais puisqu'il était remonté chez moi, cest quil avait un amateur à qui il était sûr de revendre la toile le jour même avec un léger pourcentage.
La petite Weill ou «la mère Weill des merveilles», comme nous la nommions quelques fois, était de la même école de ces marchands aimant la peinture, aimant les artistes et ne faisant pas fortune. Elle consentit donc à faire une première exposition où figurèrent entrautres Launay, de Mathan, Durrio, Maillol qui exposait des natures mortes influencées de Gauguin, des esquisses pour les tapisseries exécutées pour Carmen Sylva, la Reine de Roumanie, et pour la première fois des petites terres cuites qui eurent beaucoup de succès.
Jexposai aussi des paysages de Cassis.
La préface avait été écrite par Coquiot Gustave, qui était venu voir nos uvres chez Launay où elles avaient dabord été réunies. Je dois dire que lon vendit peu ; Launay 2 toiles, moi une seule. Le vernissage fut pour moi un évènement. La boutique était aux dimensions de son propriétaire cest-à-dire très petite et basse de plafond, les tableaux étaient disposés de la plinthe au plafond pour augmenter la surface dexposition. Pour la circonstance et pensant que cette solennité demandait une toilette particulièrement soignée, en bon provincial jarrivai en redingote avec un tube reluisant à souhait, ce qui fit bien rire les camarades et la mère Weill qui nen croyait pas ses yeux oh ! ces yeux de myope chevauchés de lorgnons aux verres épais comme des culs de bouteille.
Brave petite mère Weill, elle continua par la suite ces expositions où tout ce qui compte de notre génération a figuré à tour de rôle. Matisse, Marquet, Manguin, Camoin nous succédèrent. Charles Guérin, Marval, Dufrénoy, Flandrin, etc., etc.
Elle ne gagnait pas grand chose sur chaque vente quelle enlevait et ce nest que bien plus tard après la guerre, en 1919 lorsquelle sinstalla rue Taitbout puis rue Laffitte dans lancienne boutique Sagot, quelle put faire quelques bénéfices. En vérité, cest elle qui donna le branle que suivirent Sagot, et bien plus tard Druet. Tous les artistes lui doivent davoir pu exposer et vendre un peu de peinture alors que les grands marchands nous ignoraient royalement.
Clovis Sagot, peu après, nous réunit dans sa boutique, Launay venait de mourir, Dufrénoy dont je venais de faire la connaissance, Picasso et moi.
Notre rencontre avec Dufrénoy eut lieu chez la mère Chausson, ainsi que nous la nommions familièrement. Chez elle rue Laffitte nous avait réunis sous le titre pompeux des «Tendances Nouvelles» un peintre littérateur évanoui depuis longtemps, Mérodak Jeaneau, en une sorte dassociation, où chacun versait une somme de 200 F donnant droit à lexposition permanente dans la boutique. Au bout de peu de mois tout fut consommé, la plupart des peintres ayant négligé de verser la cotisation.
Les expositions des Indépendants de 1902 et 1903 nous avaient permis de nous rencontrer tous sur les même cimaises. Les critiques et les amateurs commençaient à soccuper de nous. Le grand départ de la peinture moderne était donné, nous rencontrions nos aînés, Signac, Cross, Maurice Denis, Bonnard, Vuillard, Roussel, Valloton au placement des Indépendants.
En 1904 Druet sinstallait rue du Faubourg St Honoré au coin de lavenue Matignon, linaugurait en exposant ceux que lon nommait les intimistes ou néo-impressionnistes. Peu après les Moreau : Matisse, Marquet, Manguin, Camoin puis Dufrénoy et moi-même. Les méthodes changèrent : au lieu dacheter de rares uvres vendues rapidement à quelques amateurs, Druet suivant lexemple de Durand-Ruel et de Vollard, nous prit la totalité de notre production, nous payant par mensualités. A mon sens le vieux système avait du bon, on la bien vu par la suite lorsque certains marchands obligés de déposer leur bilan, on vit des ventes massives à lHôtel Drouot ou ce qui est pire, des peintres obligés de détruire une partie importante de leur production pour éviter lavilissement des prix.
Vollard, dans les toutes dernières années du XIX° siècle et les 1° du XX°, avait acheté à quantité dartistes de lécole de Pont-Aven en même temps quà Cézanne. Il poussait même la méconnaissance de la peinture à tel point quil payait davantage Emile Bernard que Paul Gauguin. Il doit rester pas mal de Filiger, de José Roy, dEmile Bernard dans les invendus. Cest pourquoi je lui dénie le flair quon lui attribue gratuitement
Sil sest fait une réputation dheureux marchand avec Cézanne, Gauguin, Van Gogh, cest quil ne pouvait pas semparer de la production de Manet et des impressionnistes aux mains de Durand-Ruel.
Il se vantait davoir «fait Cézanne» alors quil les vendait entre 150 et 500 F. Il a profité avec, ainsi quil la fait pour Gauguin et Van Gogh. Ce nest que plus tard quil a pu aborder Renoir déjà plus que sexagénaire.
Ah ! les marchands et leur flair ! ! Lorsque les Bernheim frères sinstallèrent rue Richepanse avec leurs trois étalages où figuraient, Bd de la Madelaine : Rondel et autres, Juana Romani, rue Duphot : la bande noire de la Nationale et rue Richepanse : Signac, Denis, Valloton etc. ; ils firent alors une exposition de Cézanne et étant arrivé trop tôt dans laprès-midi, jentendis une conversation de lun des frères au téléphone, répondant à son interlocuteur : «Oui nous avons une exposition Cézanne, nous avons aussi de charmants Rondel».
Plus tard, bien plus tard, un marchand de Marseille : Garibaldi, mais celui-ci tout à fait dans la ligne des marchands qui aimaient la peinture pour elle-même et conservant jalousement pour eux leurs plus belles pièces, ayant assisté à un dîner du syndicat des marchands de tableaux à Paris, au moment de la crise américaine vers 1930, me racontait que lun des convives, grand marchand et israélite de surcroît avait clamé avec de grands gestes : «Enfin ce nest pas trop tôt, cest fini cette peinture des impressionnistes et des autres fauves nous allons pouvoir vendre celle que nous aimons, les Bouguereau, les Roybet, les Meissonnier», vivement approuvé par lassistance.
Dailleurs, la plupart de ces honnêtes commerçants sont bien incapables dexpertiser les uvres dart lorsque tout pedigree fait défaut ou que la toile nappartient pas à la manière la plus connue dun peintre. Cependant ils nhésitent jamais à formuler un jugement définitif à loccasion.
En réalité ils ne sont experts que pour le prix ; une peinture est dun tel, date de telle année, a telles mesures, une uvre équivalente en tous points a été vendue dernièrement tant, celle-là doit donc être cédée au moins au même prix.
Tout le savoir dun Rosenberg par exemple nest que dans sa documentation, ses catalogues des ventes à lHôtel Drouot tenus à jour, sa force principale étant largent dont il dispose qui lui permet dacheter à tout prix et de tenir haut la côte soit chez lui, soit dans les ventes publiques.
Tout de suite après la guerre, en 19, Heudebert lassocié de Barbazanges, sétait rendu en Hollande où il avait acheté 14 toiles de Cézanne qui, je le pense, devaient provenir dAllemagne. Pour passer la frontière française, il eut le culot daffirmer au douanier quil était lauteur de ces tableaux. Cette opération avait été faite par un consortium de marchands, dont Rosenberg était lun des principaux preneurs. Hé ! bien tous les Cézanne lun après lautre passèrent dans ses mains et furent vendus par lui à des prix astronomiques pour lépoque.
Je nai pas connu Cézanne et cependant ayant fait mon service à Aix jaurai pu le voir et lentendre. Malheureusement à ce moment il fit un long séjour à Paris et au retour son ami Solari le sculpteur (le Mahoudeau de lOeuvre de Zola) me dit : «je vous présenterais bien, mais pour le moment sans être brouillés nous ne nous voyons pas (cétait en pleine affaire Dreyfus) et il vaut mieux pour vous ne pas y aller seul, il ne vous recevrait pas».
Jai su par la suite par Camoin quau contraire il était heureux de voir de jeunes peintres surtout si ceux-ci étaient soldats.
Cependant, jai souvent entendu parler de lui par Joacchim Gasquet et par mon frère qui, lui, fut présenté par Larguier.
Il était heureux de causer longuement à la terrasse du café Clément à Aix. Disant de Monet : «Cest un il mais le meilleur de nous tous, et aussi «n.d.D. un art qui na pas lémotion pour principe nest pas un art»
Il paraît que tout en conversant il tenait dans sa main fermée une pièce de cent sous, guettant du coin de lil le garçon pour ne pas se laisser devancer lorsque viendrait le moment de payer les consommations.
Cézanne était heureux doffrir ses toiles. Mon frère par délicatesse nosa pas accepter et ainsi lui fit peut-être de la peine.
Gasquet ma confirmé aussi quil était bon et que le mot qui lui était attribué sur Gauguin, le fameux «vous savez, celui qui a traîné sa petite sensation sur tous les paquebots» devait être faux et ne répondait pas du tout à son caractère.
Dailleurs, Gauguin qui au temps où il travaillait à la banque avait acheté des tableaux à Monet et aux impressionnistes possédait une des plus belles natures mortes de Cézanne et ne s'en était défait quà la dernière extrémité.
Comment ajouter foi alors à létonnante prétention dEmile Bernard qui affirmait avoir révélé Cézanne à Gauguin, lui qui avait exposé en même temps que les impressionnistes à leurs premières manifestations.
Gauguin est resté un Dieu pour mon ami Paco Durrio et cela pendant toute sa vie qui vient de sachever tristement et qui demeure pour moi une des figures les plus attachantes de ces 40 dernières années, non seulement par son caractère entier mais encore par son art, par ses sculptures, par les céramiques quil laisse et par ses bijoux qui eux aussi seront disputés plus tard par les amateurs. Cest à lui que je dois davoir connu et aimé luvre du génial décorateur que fut Paul Gauguin, dont linfluence ne cessera pas de grandir.
Paco ou plutôt Francisco Durrio était arrivé à Paris en 1889 en compagnie de Zuloaga.
Né à Bilbao de parents français, il se nommait en réalité François Durrieu de Madron, son grand-père avait été chef de bataillon sous Napoléon 1°, décoré de la Légion dHonneur. Cependant son enfance en Espagne en avait fait un véritable espagnol, à tel point quil disait : «Je suis même Andolou, je suis More, je suis plus que cela, je suis Africain».
Il en était à ce point persuadé quayant à 20 ans opté pour lEspagne, cest à 60 bien sonnés que obligé de faire une déclaration pour demander la résidence en France, il se vit répondre quil était français de par la loi. Français aussi par son amour pour la France où il a vécu toute son existence dhomme pendant plus de 50 ans.
Ce quil était lorsque je lai connu, il lest resté toute sa vie ; ses opinions nayant jamais varié, non plus que ses idées sur lArt. Il détestait la science et les scientifiques et ce fut la cause de tous ses déboires dans la construction dun four à céramique. Il avait tout dabord travaillé ainsi que Gauguin chez Chaplet qui lui enseigna la technique de son art et lui confia des formules pour ses émaux. Plus tard, installé place Constantin Pecqueur, il acheta un four à flammes directes, où il fit cuire les plus belles pièces de sa production. Ce four cependant, ne lui donnait pas satisfaction par suite des irrégularités de cuisson dans les diverses zones du laboratoire. Cest alors que nous allâmes à Sèvres pour savoir si lon ne pouvait trouver dans le commerce un four à flamme renversée dune faible capacité de laboratoire.
Un ingénieur ayant dit que cétait un problème insoluble Paco au retour affirmait que ce «scientifard» se trompait certainement et que lui-même trouverait un four répondant à ses besoins et à ses désirs.
Pendant des jours, il chercha des croquis. Enfin il put réaliser quelques temps après un four de son invention quil installa Impasse Girardon auprès de sa petite maison nouvellement construite pour lui. Après quelques modifications de détail, il parvint à cuire de très belles pièces, peu avant et peu après la guerre de 14.
Ce magnifique résultat aurait dû lui suffire car cest à ce moment là quil fit une exposition au musée de Sèvres, Monsieur Lechevalier Chevignard lui ayant même offert un atelier dans lEcole et dans la manufacture, offre que Paco, hélas déclina.
Mais alors il trouva le volume de son laboratoire insuffisant et décida de construire un nouveau four plus grand sur le même principe qui lui avait si bien réussi pour le petit. Et ce fut le drame, car disposant de faibles ressources, il fit exécuter les pièces peu à peu par divers individus qui tous le roulèrent, lui soutirant largent par billets de 1000, et ne lui livrant que rarement et à intervalles très éloignés les assises, la sole et les parois. Et chaque fois quil changeait de fournisseur, il ne manquait pas de dire : «oh ! cette fois cest bientôt que le four sera terminé, jai affaire à un très honnête homme».
«Avez-vous signé un dédit ? Avez-vous les reçus de largent versé ?»
«Non cest bien inutile car cest un très honnête homme» - et naturellement au bout de quelques mois il voyait mais un peu tard quil avait engraissé un aigrefin.
Malgré ces dix années perdues (car entre temps il avait quitté limpasse Girardon pour sinstaller à Saint Prix et avait donné son petit four à Jean Van Dongen, le frère du peintre) il a laissé une cinquantaine de pièces qui resteront parmi les plus belles de la céramique moderne. Pièces quil donnait la plupart du temps à des amis et même aux amateurs quon lui amenait.
Elles seront dans peu très recherchées car il est le seul ayant possédé un véritable il de peintre et qui se soit servi de façon aussi pertinente des émaux colorés, dans leur plus grande intensité.
Paco avait une bonté infinie, il trouvait des excuses aux fautes de ceux quil aimait et il ne fallait rien moins que le tromper plusieurs fois pour lui ouvrir les yeux.
Ainsi Manolo le sculpteur catalan quil avait recueilli à son arrivée à Paris lui demanda un jour où Durrio partait pour lEspagne de lui céder son atelier pendant son absence ;
Il en profita pour semparer des bijoux que venait de ciseler Paco et alla les vendre pour quelques francs. A son retour, Paco manifesta son mécontentement à Manolo, mais celui-ci lui ayant dit que cétait pour manger, lexcuse lui parut suffisante, à tel point que lannée suivante à loccasion dun nouveau voyage en Espagne, il consentit à laisser Manolo maître de son atelier. Mais cette fois celui-ci le dévalisa complètement, vendant literie, vêtements, armes et sculptures nègres et même toutes les toiles de Gauguin, ses gouaches, ses dessins, ses gravures pour une somme de 500 francs.
On pense quelle fut la colère de Paco lorsquil revint à Paris ; ce qui lindignait le plus cest la vente des Gauguin. Ayant appris quils se trouvaient chez Vollard, il alla les lui réclamer, mais ce marchand lui dit quayant payé les toiles à domicile, il se trouvait daccord avec la loi et refusa de les rendre.
Cest alors que Charles Morice, rédacteur judiciaire au Matin et son beau-frère Raoul de Saint Maur, conseillèrent à Vollard de ne pas insister, quils savaient fort bien que plus dune centaine duvres de Gauguin représentaient une somme bien supérieure à 500 francs et quun procès lui réserverait un jugement aux attendus sévères, si bien quil consentit enfin à faire la remise des uvres à Paco et quil fut en fin de compte la seule victime de Manolo.
Place Constantin Pecqueur, Durrio occupait outre son atelier, une petite chambre où il accueillait ses amis privés de logement, il hébergeait ainsi jusquà 5 ou 6 camarades. Lun deux, le père Tournier, dormait debout accoté à la cloison comme les éléphants ; bien curieux ce réfractaire qui fut un temps le précepteur de nobles polonais, et qui, âgé était tombé dans la plus effroyable misère. Il nétait vêtu que dun pantalon effrangé et dune jaquette sans le moindre linge de corps, ce qui permettait de voir le triangle de la chair de son ventre. Il avait en guise de canne une queue de billard dont le bout était cassé, cadeau du gérant de la taverne de lOlympia où il allait prêcher et faire pleurer les pécheresses de létablissement qui par compassion lui offraient un bock et des bretzels. Ce brave homme a dû terminer sa misérable existence dans un asile daliénés.
Cest lui qui avait introduit chez Paco plusieurs polonais, lun deux vaguement littérateur, vendait les livres qui lui tombaient sous la main, jen ai racheté un, le Noa-Noa dédicacé dans la boutique dun bric à brac. En le rendant à son propriétaire, je lui dis de se méfier de ses hôtes, il nen fit rien et peu de temps après un billet de 100 F fut dérobé dans son portefeuille. Nos soupçons se portèrent sur le Polonais, mais celui-ci ayant déclaré que ce nétait pas lui, Durrio me dit ingénument : «Mais puisqu'il affirme n'être pas l'auteur du vol, je suis bien obligé de le croire». Cependant on ne revit plus ce malhonnête hospitalisé.
Peu de temps après, lorsquil fut uni à sa compagne, Lucette, celle-ci mit bon ordre à la générosité irréfléchie de Paco, mais la table chez eux était ouverte aux amis ; beaucoup en abusaient, arrivant toujours à lheure du déjeuner.
Rentré à Paris, jai songé tout de suite à organiser une rétrospective de son uvre au Salon dAutomne ; hélas la mauvaise fortune semble vouloir le poursuivre jusque dans la tombe. Sa maison de Saint Prix est sous scellés, ses héritiers se trouvant en Espagne et ceux de sa femme à Paris, il faut attendre la fin de la guerre ! Jaurai bien aimé assister à son triomphe auquel je ne cesse de croire, et qui serait évident si l on pouvait exposer ses maquettes de monuments, depuis le Regard vers linfini jusquau Monument à la Victoire, et au Monument de Gauguin en passant par celui du musicien Ariaga qui a été exécuté à Bilbao.
Sera-t-il possible de montrer le Saint-Côme en argent quil sculpta pour un de ses amis dEspagne ? Mais on y verra ses bijoux, bon nombre de ses poteries, grés, porcelaines, que jai vu naître sous ses doigts, travaillés avec quel amour, quelle longue patience, passant des mois à retoucher un de ses bijoux, une forme de vase, une figure dun monument, la conscience même, jamais satisfaite ; quel caractère admirable entier, ne faisant aucune concession, ni aux moyens de parvenir, ni aux facilités dans lart que paraît autoriser lépoque cruelle dans laquelle il a vécu. Un des plus beaux caractères dartiste quil ma été donné de voir.
Parmi tant de fantoches qui occupent la scène, il est consolant de savoir que de véritables beaux caractères persistent à vivre concurremment avec les malins, les fourbes et les méchants.
Ce sera ma joie la plus profonde au soir de ma vie davoir su choisir la voie où jai rencontré des amis sûrs, de grands et probes artistes et depuis longtemps cest un sujet détonnement pour moi davoir pu en compter un si grand nombre alors quun seul est un présent divin assez rare pour exciter toues les jalousies : Durrio, Charles Morice, Alfred Lombard, Georges Dufrénoy, Joachim Gasquet, Albert Erlande, Gabriel Mourey, Auguste Guénot, sans oublier mon frère Maxime et Paul Bourdin et Xavier de Magallon et aussi Pierre Paul Plan.
Je veux confier à ces pages lamitié qui nous unit et les hautes qualités que jai connues grâce à vous chez mes contemporains et qui font équilibre aux petitesses ou aux vilenies des autres, que je me propose dévoquer plus tard.
Cest par Durrio que jai connu Charles Morice dont jai déjà parlé à propos des banquets littéraires. Ce Don Quichotte aussi bien au moral quau physique, sest toujours battu pour les autres, débutant dans les lettres par «La Littérature de tout à lheure» où il défendait les symbolistes, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Verlaine, et les jeunes dalors contre les attardés du romantisme et les réalistes.
Il lutta pour Gauguin, Cézanne et les impressionnistes dès les premiers jours et ceci sans aucun profit pour lui-même. Appelé au Figaro après la parution de «La Littérature de tout à lheure», il se vit offrir la critique en 1° Paris quatre fois par mois à des prix qui pouvaient passer pour astronomiques en ces temps là ; Malheureusement il demanda un mois davance et négligea dapporter sa copie. Quels services il eut pu rendre à lArt du haut de cette tribune !
Il a été très attaqué par les cubistes quil sest refusé à défendre, et battu en brèche par les Salmon, Apollinaire, etc. De façon assez perfide. Il est mort à Nice pendant lautre guerre et son nom nest même prononcé lorsque quelques critiques parlent de cette époque. Cest à lui que je dois les quelques ennemis qui furent les miens ce dont je mhonore.
Il est une légende assez accréditée que je veux combattre étant seul à connaître la vérité. Cest au sujet de Noa-Noa.
On a dit et Gauguin lui-même a laissé dire que Charles Morice avait dénaturé le texte original de Gauguin, Morice na pas même voulu sinscrire en faux, et cependant il ma affirmé que le texte remis à «La Plume» sortait de la sienne et que le titre de chaque chapitre «Le Conteur parle» répondait absolument à la vérité, Morice écrivant presque sous la dictée du peintre. Au reste il ny a quà confronter le texte au Noa-Noa publié daprès Gauguin avec celui de «La Plume» et les différents écrits Racontars dun rapin etc. Qui eux sont entièrement de sa main pour découvrir la vérité. Cela nenlève rien à la gloire du grand peintre mais lave la mémoire de lécrivain ; le seul mérite de ces souvenirs sera sans doute de rétablir beaucoup de vérités et cest dans ce but que jai entrepris de les écrire. Les témoins de ces temps qui paraissent déjà lointain se faisant de plus en plus rares.
Alfred Lombard est un grand peintre, un ami magnifique, un beau caractère, une grande intelligence. Une superbe fierté lempêche de se mettre aux pieds des critiques et des peintres à succès, mais son uvre pour être moins célébrée que celle de quantité de nos confrères, jeunes ou vieux, nen reste pas moins une des meilleures réussites et une des plus pertinentes recherches de ces dernières années, surtout du point de vue de la décoration murale pour laquelle il a voulu sabreuver aux sources mêmes. Ses uvres anciennes sont aussi trop peu connues et il serait désirable quil fit une exposition rétrospective de son uvre ; je suis certain quelle étonnerait beaucoup de nos contemporains qui lignorent, entrautres les jeunes peintres qui par ailleurs, me semblent être fort ignorants.
Ce qui caractérise le mieux Alfred Lombard cest lélégance et laisance en toutes choses, aussi bien dans ses relations avec les amis ou les indifférents, que dans lArt. A mon avis une réussite comme rarement en offre la nature conjuguée avec la vie. Ainsi quon le voit pour un Puvis de Chavannes, où la beauté physique et morale, lintelligence, le talent, la magnificence appuyaient la fortune pour lui permettre de conduire à bien une grande uvre.
Notre vie a été intimement liée depuis 1911 où nous nous retrouvâmes à Marseille. C est là que naquit et vécut pendant deux années le «Salon de Mai» qui, par la qualité des exposants, devait avoir un grand retentissement jusquà Paris même. Dans son atelier du quai Rive-Neuve, nous exposions pour les Marseillais (qui nen eurent cure) des toiles de Cézanne, Renoir, Bonnard, Vuillard, Valloton, Roussel, Maurice Denis, Dufrénoy, Flandrin, Friesz, etc., des sculptures et dessins de Rodin.
Lombard y exposa en 1912 «Fortunia» et en 1913 «Bethsabée».
Un très luxueux catalogue avec de grandes reproductions avait été édité et un numéro du Feu alors dirigé par Emile Sicard lui était consacré. Joachim Gasquet avait consacré un article à chacun des exposants.
Des conférences (Elie Faure, Eugène Montfort) des récitations poétiques, des concerts avaient attiré le petit nombre de marseillais quil était possible de réunir, dans lespoir de les amener à connaître, à aimer, à soutenir lart que nous leur dévoilions dans des expositions comme on en vit point daussi pures de toute camaraderie, de toutes compromissions à Paris même.
Lexpérience commencée en 1912 fut reprise en 1913 sans plus de succès pratique. Mais dans lintervalle Dufrénoy, Lombard et moi, nous avions orné de fresques le porche de la chapelle de Saint Pancrace au château de Pradines, à Grambois de Vaucluse.
Dufrénoy avait pris pour sujet une Pietà, dans un style dramatique incomparable aussi intense que celui dun Tintoret. Alfred Lombard peignait un «Sermon sur la Montagne» lumineux, et dun parfait équilibre de composition, auprès de lui je traduisit «lAdoration des bergers et des rois».
Il y a tout près dun an, je venais à peine décrire le nom de Georges Dufrénoy lorsque jappris sa mort et depuis pour mille raisons diverses je nai pu reprendre la rédaction de ces souvenirs.
Aujourdhui où lautomne précurseur du rude hiver me contraint à me calfeutrer dans ma chambre, après le triomphe (auprès des peintres seulement et de quelques amants de la peinture), obtenu par la rétrospective de quelques-unes unes de ses uvres au Salon dAutomne, je peux évoquer plus de quarante années damitié et de souvenirs communs.
En 1903, lorsque je fis la connaissance du peintre dont javais aimé et loué les peintures aux Indépendants, cétait un jeune bourgeois, grand bourgeois, sans rien de tapageur ni daspect «artiste», dune simple et très sobre élégance dans sa mise et dans son allure ; rien qui le distinguât dun fils de rentier parisien ; il habitait alors chez ses parents, Place des Vosges, au coin de la rue de Birague ; sa famille et tout particulièrement son oncle qui occupait la maison den face et dont il devait hériter plus tard, sopposait à la vocation qui le conduisait irrésistiblement à peindre.
A cette époque, ayant déjà dépassé la trentaine il commençait à vendre de 100 à 150 francs les grandes natures mortes de fruits, de légumes et ses premiers paysages de Venise ce qui lui permettait de payer son atelier du quai Bourbon, son marchand de couleurs et ce voyage à Venise qui justifiait le goût quil avait de lItalie et particulièrement des peintres vénitiens quil adorait, ayant par ailleurs des affinités desprit avec un grand bougre comme Le Tintoret dont plus tard il fit la belle copie du Mariage Mystique de Sainte Catherine que lon a pu admirer à sa rétrospective du Salon dAutomne.
Nous trouvant assez isolés parmi les autres fauves, qui étaient pour la plupart des élèves de latelier de Gustave Moreau, qui se soutenaient âprement et nentrebâillaient que très faiblement les portes des salles où ils sassemblaient, soit aux Indépendants, soit au tout jeune Salon dAutomne ; ayant aussi tous deux lamour de la peinture et une prédilection pour les Italiens, nous avons tout de suite été amenés à nous lier damitié assez fortement pour quelle ait pu durer toute sa vie et lui survivre.
Et cest en 1905 que nous partîmes tous deux pour lItalie, Sienne, Rome, Pérouse que nous visitâmes tour à tour et où nous avons travaillé lun près de lautre ; Aujourdhui après 39 années, je nous revois émerveillés par les découvertes que nous faisions dans chacune de ces villes, tous les jours, à chaque pas dans ce vaste musée.
Pris tour à tour par les primitifs siennois, en particulier Duccio di Boninsagua, les Lorenzetti, le délicieux Sassetta, Simone di Martini et tous les autres ; puis la grande école romaine, les loges de Raphaël, la Sixtine et aussi les appartements Borgia que nous parvînmes à visiter grâce à Mgr Duchesne que nous connûmes chez Pierre Paul Plan.
Ah ! cet exquis Pinturicchio que nous découvrions avec enchantement dans cette secrétarie dEtat, où métant assis après avoir retourné un fauteuil tourné vers la muraille, le gardien sétait précipité sur moi en criant, levant les bras au ciel, «la sedia del papa» «la sedia del papa» cependant que Dufrénoy éclatait de son bon rire, sa forte croyance ne lobligeant pas cependant à voir là un sacrilège.
Quelle arrivée à Rome ! Le soir laissant nos bagages à la consigne, dînant rapidement près de la gare et nous faisant conduire tout de suite au Forum. Promenade, longue causeries devant les Ruines, escaladant le Capitole, tout cela nous tenant jusquà près de minuit, nous pensons alors à nous assurer dune chambre. Mais, nous présentant sans bagages, tous les hôteliers nous répondent quils nont pus de chambres libres. Nous avisons alors un cocher qui nous promène dhôtel et hôtel sans plus de succès, nous faisant à plusieurs reprise traverser le Tibre. Enfin vers deux heures du matin, je dis à Dufrénoy : «mais il me semble que nous avons repasser plusieurs fois devant cette église» (cétait la Trinité des Monts). Alors, furieux, nous plaquons le cocher en lui collant deux lires dans la main et en enguirlandant ferme, en français naturellement, et nous voilà errant par des rues inconnues ; enfin une grande lanterne blanche, un hôtel plus que modeste, il ny avait qune chambre à un seul lit, et quil fallut payer davance, il faut croire que notre mine ninspirait guère confiance. Le lendemain, nous allons chez Pierre Paul Plan, via del Babuino, tout près de la Trinité des Monts ; nous étions sauvés, il nous conduisit au bord du Tibre, presque en face du château Saint-Ange, à lalbergo del Orso ; du plus beau style gothique du XIV° siècle avec un escalier à double évolution superbe. Ayant récupéré nos bagages, Dufrénoy voulut garer dans sa chambre une grande caisse pleine de cartons destinés à être couverts de peinture ; mais lhôtelier romain à face dempereur de la décadence, avec une voie grave sy opposa, le parquet de la chambre nétait pas assez solide à son gré, il disait avec ce bel accent romain :
«Quest albergo, Signori, e il piu antica di Roma, Dante Allighieri quando fû mandato ambassiatore della Republica Fiorentina descendi in quest albergo. Il vostro Rabelais, il vostro Montagne descendava in quest albergo».
La caisse resta donc dans la grande salle voûtée en berceau, dun très bel arc tiers point.
«Lalbergo del Orso» qui reçut de si grands personnages avant que lui redonnions par notre présence un lustre depuis longtemps effacé par des hôtels plus confortables était devenu une maison daccueil facile pour les prostitués de bas étages qui hantaient ces bords du Tibre la nuit venue. Mais cela ne nous gênait guère.
Plus tard mon ami Raoul de Mathan, peintre qui malheureusement na depuis lautre guerre uvré quinsuffisamment, soccupant de ses propriétés de Saint Lô, me demanda des adresses dhôtels en Italie où il devait voyager. Naturellement, parmi elles je lui donnais celle de lauberge del Orso.
A son retour, tout en riant, il me raconta quil avait son voyage en compagnie de son père, le marquis de Mathan, ancien préfet du Seize mai, homme à favoris, dune distinction très «seize mai » pour tout dire un peu gourmet quoique excellent homme et fort accueillant pour les amis de son fils. Arrivés en gare de Rome il dit au cocher «Albergo del Orso» : le colignon romain lui fit répéter le nom à plusieurs reprises en présentant un ahurissement que de Mathan ne sexpliquait guère. Arrivés après en avoir admiré larchitecture, ils prennent possession de leurs chambres. De Mathan voulant faire un brin de toilette avise la table aux ablutions, un peigne peu engageant où des cheveux de femme se trouvaient emmêlés. Il jure donc, «ce sacré Girieud ! » puis allant trouver son père dans la chambre voisine celui-ci lui dit : «il est très bien ce vieil hôtel, mais regarde ce qui était sur la toilette» et il montre un autre peigne digne frère de celui que son fils venait de rencontrer. Ils nont pas insisté et ont immédiatement cherché un logis moins littéraire peut-être, moins antique certainement et ont délaissé les bords du Tibre pour le Corso.
Quelle joie pour moi dadmirer tous les chefs duvre de lAntique et de la Renaissance auprès dun ami si compréhensif partageant les mêmes émotions, les mêmes enthousiasmes dans ces vieilles cités où lon ne peut faire un pas sans devoir sarrêter devant une nouvelle source de joie, enrichissant la mémoire dimmortels souvenirs.
A Sienne, à Rome, puis à Pérouse, à Florence nous nétions jamais las, parcourant les musées et ces musées en plein air que sont les rues avec leurs architectures, leurs monuments. Hélas combien de ces belles choses, les plus beaux témoignages que lhomme ait pu laisser de son passage sur la terre, doivent avoir disparu, fauchées, dans la tourmente que nous vivons encore, par les engins de mort inventés à lusage de nos semblables !
Mon âge ne me permet pas despérer un nouveau voyage en Italie, je ne le regrette pas, jaurai trop de peine à constater la disparition dun monument, dun palais, dune statue, dune fresque. Je peux croire à un mensonge lorsquon annonçait la destruction du Campo Santo de Pise et des Benozzo Gozzoli, des Giovanni di Pucci et des Andrea da Firenza. Comment en douter si mes yeux ne les trouvaient plus au-delà du Baptistère, dans cette prairie où se dressait aussi le Campanile penché et la Cathédrale ?
Hélas je le crains bien, il y aura toujours des guerres, toujours, toujours, et un vieil iconoclaste quest lhomme détruira toujours, toujours ce que les héros ont élevé sur la terre. Il doit y avoir là une condamnation lointaine qui date de la sortie du Paradis terrestre.
Moïse ne défendait-il pas de tailler des images ainsi que le faisaient les Assyriens, les Egyptiens, en haine de ces peuples. ?
Je ne me suis pas éloigné de toi Georges Dufrénoy par cette digression. Je me souviens encore de notre réaction lorsquun «Cicéron» nous montrait une uvre abîmée en disant «cest une déprédation due aux armées françaises». Nous ne pouvions y croire. Hélas il y a des chances pour que la chose soit vraie. Plus tard qui sera chargé des péchés ? Peut-être pas les véritables coupables ! mais ce seront toujours des hommes qui auront tué ce que dautres hommes eussent voulu immortel.
Dautres beaux jours vécus avec toi et nos amis, ceux du Salon de Mai, de Fontlaure et de Pradines, auprès de ce prodigieux animateur quétait Joachim Gasquet, trop tôt disparu en 1921 à 48 ans. Il nous parlait de Cézanne dans lintimité duquel il avait vécu, qui même avait fait son portrait, il nous contait ce que plus tard il a écrit dans son livre Cézanne édité chez Bernheim peu avant sa mort. Inoubliables ces soirées de Marseille où nous courrions les mauvais lieux et où la ville paraissait nous appartenir. Cette soirée chez les Zouaves décrite par Eugène Montfort dans La Belle Enfant, chassant des bars de nuit tous ceux qui nous paraissaient indésirables, ne conservant que les femmes.
Un animateur ! je crois bien ! celui qui au début de la guerre, Sergent territorial dans un fort de Nice, a pu faire partir au front comme volontaire la totalité des 32 territoriaux quil commandait, et qui, comme tant dautres territoriaux du Midi, et même du Nord, pouvaient espérer terminer la guerre dès Noël, tranquillement dans les casemates du fort du Mont Agel. Et au front, tout de suite promu sous-lieutenant après la 1° affaire, commandant le corps franc où il avait groupé toutes les gouapes et tous les ruffians marseillais du régiment, pour les coups de main, les patrouilles dangereuses.
Il me contait combien il avait été navré, après avoir tué le chef dune patrouille ennemie, de trouver de trouver dans sa poche le carnet de croquis dun peintre, lui qui adorait la peinture et les peintres.
Nous nous retrouvions à Ste Marthe, Villa Magdala, chez Xavier de Magallon dont Dufrénoy fit un admirable portrait. Puis ce fut Fontlaure à Eguille.
Ensuite à Pradines, chez les Douglas Fitch, ce furent les beaux jours des fresques de Saint Pancrace, à lautomne et au début de lhiver. Il y avait là le musicien organiste Joseph Bonnet, qui le soir nous jouait des études de Chopin, du Rameau, du Couperin, etc.
Après le dur travail de la journée sur léchafaudage nous battant avec le mur, nous nous amusions comme des enfants faisant des farces décoliers, et riant. Gasquet nous lisait des vers, il venait à midi partager notre déjeuner à lermitage de St Pancrace, le menu composé une fois pour toue de côtelette, de frites à lhuile dolive, de salade et de fromage de Banon.
Il est malheureux que la vie lui ait été trop mesurée, cétait le seul critique dArt, aimant avec cette ferveur la peinture, le seul qui pouvait s opposer aux critiques de cette soi-disant Ecole de Paris inventée par les Salmon, Apollinaire et autres Waldemar Georges.
Le beau livre quil écrivit à la gloire de lArt français du XIX° siècle, et qui en trois gros volumes devait porter le nom de Courbet, na pu être achevé. Cependant, les deux premières parties, de David à Courbet sont complètes et des passages importants et des notes pour la troisième partie pourraient y faire suite. Jusquà ce jour il na pas été possible de faire paraître cet ouvrage pour diverses raisons quil serait fastidieux détaler ici. Jespère tout de même que ses pages maîtresses sur David, Géricault, Delacroix, Ingres pourront quelque jour être connues du grand public. Comme beaucoup dautres, je compte sur lavenir pour mettre les choses au point. Cest peut-être une suprême illusion. Je tiens à lemporter dans la tombe avec bien dautres que la vie et lexpérience nont pas amoindries, fort heureusement pour moi qui voudrait rester aussi ingénu quil est possible de lêtre, après avoir traversé la vie, frôlé les laideurs et les compromissions qui
sont peut-être le juste et nécessaire repoussoir de la grandeur et de la beauté.
Le grand ami de Gasquet, le généreux Xavier de Magallon, nous avait aussi reçus, Dufrénoy et moi à Sainte Marthe, dans cette villa «Magdala» pleine de livres et de bruissement des idées et de la poésie qui en faisait comme un pendant du «Fontlaure» de Gasquet à Eguilles où vivait encore le souvenir du Marquis dEguilles, de son frère le Marquis dArgens et de Voltaire.
Magallon était aussi un beau poète ; des pièces comme «lOmbre» ou sa traduction des Géorgiques, resteront certainement et porteront témoignage en sa faveur.
Puisque je suis avec mes amis, je veux aussi parler de Joseph Bichon, qui fut mon capitaine pendant la guerre, homme juste dune espèce rare, que Dufrénoy appelait «Saint Bichon». Il conviendrait peut-être de le ranger dans le clan des «amateurs» bien clairsemé celui-ci, la plupart des acheteurs de peinture nétant que des spéculateurs ou des collectionneurs. Ce grand breton taillé à coups de serpe, mais à la face bien éveillée par un il plein de bonté et dindulgence pour autrui, commandait lambulance où je servais à Compiègne en 17 et nous allâmes de compagnie dans lOise, dans la Somme, dans les Vosges pour finir la guerre dans lAisne. Dès ce moment, il favorisa autant quil le pouvait, mon goût pour la peinture en me procurant des heures de liberté et aussi en minstallant dans les rares maisons restées debout où il me réservait une chambre pour me servir datelier. Après la guerre, il ne cessa pas de me voir et de macheter de la peinture ; nayant que sa maigre solde dofficier, il arrivait chaque mois avec une enveloppe qui contenait 100 à 200 francs en me disant «lorsquil y aura assez je choisirai une toile». on pense bien que je ne le faisais pas attendre longtemps. Il agissait ainsi avec Stival, avec Dufrénoy aussi. Je doute fort qu'il y ait encore des exemplaires de cette race, nachetant que ce quils aimaient, le gardant jalousement durant toute leur vie.
Jacques Saintsère, un jour où je lui apportais une uvre quil venait dacquérir, me montrant un admirable Renoir me disait : «oui les Bernheim il y a quelques jours men offraient 60 000 F ; javais acheté cette toile 500 francs à Renoir et cette somme je lai bien compris, devait boucher un rude trou dans son budget. Mais jai vécu trente ans avec elle et il en faudrait des «60 000 F» pour payer la joie quelle ma procurée durant ma vie et quelle me donnera jusquau dernier jour». Il ne ressemblait guère à ces amateurs de la «Peau de lOurs» qui en 1914 liquidèrent les toiles quils nous avaient achetées chez différents marchands depuis 1901. Je donne cette date car une de mes natures mortes avaient été peinte à cette époque là.
Depuis ils ont continué individuellement «cette bedide gommerce» inaugurée avec tant de bonheur.
Loin de moi lidée de combattre ces agioteurs ; grâce à eux, les peintres peuvent vivre un peu mieux quà la fin du siècle dernier ; ils ne tombent pas toujours très bien et leur choix, dicté souvent par le snobisme du jour, ne sera peut-être pas toujours ratifié par lavenir. Mais quimporte après tout si lon ne voit plus mourir de faim ou de privations de nouveaux Van Gogh, des Gauguin, des Sisley, des Lépine.
Ces deux derniers laissant des veuves réduites à la charité des marchands ou à faire des ménages lorsque leurs forces le permettaient.
Les marchands méritent que lon sarrête quelques minutes en parlant de ceux quil ma été donné de connaître.
On n'a jamais pu dire que du bien de Durand-Ruel ; il a frôlé à plusieurs reprise la faillite pour soutenir les peintres impressionnistes, et si, enfin, il a pu faire une très grosse fortune cela était bien dû au courage quil a su montrer.
Dans sa galerie qui allait de la rue Laffitte à la rue Le Peltier, que de belles expositions ! Les Meules puis les Cathédrales, enfin les Londres et les Nénufars de Monet. Les nus de Renoir et ses paysages de Provence. Les Sisley, les Pissarro. Il a possédé aussi les plus beaux Greco qui se vendaient à des prix invraisemblables de bon marché et que la sacro-sainte administration des Beaux-Arts a laissé filer en Allemagne, en Amérique, tout comme les plus beaux Manet (les Musiciens ambulants, Le Buveur dabsinthe, la Lessive, etc.) et les Manet anciens (Déjeuner sur lherbe, Intérieur). Et cela pour encombrer le Luxembourg dinfâmes navets dont on ne savait plus que faire 20 ans plus tard. Tel ce Caïn avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes quon ne savait où caser ; proposé au musée de Saint Germain, il fut répondu par le conservateur que cela nétait pas de la vraie préhistoire. Enfin, il a trouvé sa place dans un escalier du Muséum.
Mais si lon doit remercier Durand-Ruel davoir été aussi accueillant pour les impressionnistes, son exemple a été funeste ; tous les marchands rêvent de faire une fortune rapide en «trustant» les jeunes peintres.
Vollard eut bien voulu «soccuper» des impressionnistes, mais à leur défaut il dirigea tout dabord ses regards sur lécole de Pont Aven, et il emmagasina les Filiger, les Roy, les Emile Bernard et par surcroît Gauguin et plus tard les Cézanne. Mais pour donner une idée de ce fameux flair dartilleur dont il a été tant parlé à son sujet, il faut se souvenir quà lépoque où il sassurait toute la production de Gauguin pour 2000 francs par an, il nhésitait pas à tripler ce chiffre en faveur dEmile Bernard.
Il vendait dailleurs à des prix invraisemblables les Cézanne, les Gauguin entre 300 francs et 900, ce dernier prix ma été donné par Fayet qui avait acquis pour ce maigre denier LOlympia de Tahiti, qui plus tard, a été vendu à Morosoff (ou bien Tchoukine).
Fayet était un amateur qui avait collectionné autrefois les Roybet, Gérome, etc., etc. Maillol qui se trouvait être son voisin à Banyuls lui fit vendre ces horreurs et lui conseilla dacheter Gauguin, Van Gogh, Cézanne, Renoir, Degas. Il possédait ainsi la plus belle collection de Gauguin, en particulier son hôtel de la rue du Bac en était couvert de la cave au grenier, sans oublier lescaler. Presque toute la rétrospective de Gauguin en 1906 au Salon dAutomne sortait de chez lui, y compris les bas-reliefs Soyez amoureuses et La Guerre et la Paix, et des céramiques.
Il mavait affirmé que cette magnifique collection serait léguée au Louvre. Hélas, il na pas su ou pas pu résister à lappât du gain.
Comme je ne voyais plus à une de mes visites, LOlympia de Tahiti qui auparavant surmontait la cheminée du Grand Salon, il sexcusa en disant que Tchoukine en demandait le prix. Fayet lui aurait répondu quil ne voulait rien vendre ; puis pressé dans ses derniers retranchements, lui aurait dit : «jen demanderai un tel prix quil vaut mieux en rester là» ; sur de nouvelles instances, il donna celui de 50 000 francs ; immédiatement le Russe sortit son carnet de chèque et lui signa un bon pour cette somme.
Ah ! M. Fayet, M. Fayet, beaucoup plus tard en des circonstances analogues, mon ami Paco Durrio, qui aimait Gauguin bien autrement que vous et qui navait pas la vie facile, je vous le jure, ayant eu la faiblesse daccepter un chèque de la même somme pour le Portrait de la mère de Gauguin quil possédait, courut après lamateur et lui rendit son chèque.
Plus tard, expulsé de lImpasse Girardon, il dut se défaire de tous ses tableaux, dessins, gravures de Gauguin ; il avait été circonvenu par des marchands, suisses je crois, qui lui prêtèrent sur gages de petites sommes, par 2000, par 4000 francs et qui, un beau jour exigèrent le paiement de tout ou labandon de la collection ; naturellement il dut céder. Comme je lui disais : je pense que vous navez pas touché plus de 100 000 francs, il me répondit : «un peu plus». Est-ce 150 000 ! Si cela est, le seul portrait de la mère de Gauguin a été vendu à ce prix là. On voit quels bénéfices ont pu réaliser ces «amis des artistes».
Javais connu Fayet dune façon assez curieuse. Un marchand de vin de Béziers, Cabrol, qui au temps de sa folle jeunesse avait fréquenté les poètes parisiens, entraures Verlaine qui lui dédia un poème et lui consacra un sonnet, me proposa léchange dun tableau contre une barrique de vin. Il madressa son ami Fayet pour choisir une toile.
Après avoir retenu une nature morte pour son ami, il mavoua quil possédait déjà une étude de fleurs, acquise chez Sagot et me demanda le prix dune autre peinture. Je lui répondis 150 francs et il répliqua : «il y a intérêt à acheter directement aux artistes».
In petto jétais dautant plus de son avis que Sagot, me faisant valoir que jallais figurer dans une des plus belles collections de Paris, mavait engagé à faire un rabais de 50 francs sur les 150 demandés.
Jy consentis, mais je ne touchais que 90 F, les marchands retenant alors 10% sur les ventes traitées chez eux. Donc il avait vendu au moins 200 F sinon plus, le tableau de Fayet. Ces petites roueries ne lont cependant pas conduit à la fortune ; il avait su néanmoins grouper des peintres qui par la suite ont eu un certain succès, Dufrénoy, Barbier, Utrillo, et Picasso qui fit son portrait. A cette époque, les marchands qui voulaient bien soccuper de nous étaient rares. Il faut mettre à part la brave petite Weill qui na pas fait fortune non plus, bien que tous les peintres dignes de ce nom aient exposé dans ses boutiques successives, dabord rue Victor Massé puis rue Drouot, rue Laffitte dans lancienne boutique de Sagot, enfin rue de lUniversité.
Aujourdhui, après les interdictions imposées aux juifs ces dernières années, je ne sais où elle se trouve, mais je doute que ceux de mes camarades qui eux ont su profiter des avantages que leur talent et leur entregent ont su leur procurer ont pensé à la détresse où elle peut se trouver en ce moment.
Cependant cette brave fille a plus dune fois frappé à côté du but, sintéressant à toutes les loufoqueries et Dieu sait si elles ont chômé depuis 25 ans, pourvu quelles présentassent un semblant de recherche picturale. En fait, elle défendait, bec et ongles dehors, tout ce quelle exposait sur ses murs, peut-être un peu plus épatée quil neût convenu pour ce qui lui paraissait être le plus hermétique.
En 1946, pour lui venir en aide (elle était malade et hospitalisée), un amateur, le dentiste Dr Tzanck organisa une vente de tableaux offerts par les artistes qui rapporta plus dun million. Matisse préféra envoyer 10 000 francs.
Dautres noms de marchands se pressent sous ma plume. Camentron, rue Laffitte, Barthélemy, le père Thomas avenue Trudaine, le Barcq de Boutteville, vrai connaisseur aimant la peinture et ayant quelques lueurs sur la façon dont elle peut se faire, chose rare chez les peintres, beaucoup plus rare encore chez les marchands et les amateurs. Cest lui qui exposait avant tous les autres Bonnard, Vuillard, Lautrec, etc.
Mais dès 1901 et 1902, les Indépendants sinstallaient dans une des serres du Cour-la-Reine, grâce à la manuficence des héritiers de Le Marcis, un peintre tout à fait oublié aujourdhui, dont on exposait dans deux ou trois salles, toute une uvre décorative sur les thèmes de la Divine Comédie et qui, dailleurs, ne manquait pas de grandeur ni dintérêt pictural. Je ne sais ce que sont devenues ces grandes toiles, mais il est bien possible quelles revoient le jour plus tard lorsquun critique les redécouvrira.
Pendant le placement des Indépendants, les peintres et entrautres Signac, allaient manger chez Druet qui tenait le «tabac» de la Place de lAlma et qui un an plus tôt avait dû à cet emplacement de nourrir Rodin qui avait organisé sa grande exposition ; celui-ci voyant les photographies de Druet, lengagea à chercher une meilleure reproduction de ses uvres, ce à quoi il parvint parfaitement. Si bien que Signac neut aucun mal à faire de lui un marchand de tableaux qui sinstalla au coin de lavenue Matignon et de la rue du Faubourg Saint-Honoré, exposant les uvres des néo-impressionnismes, pointillistes et intimistes, Signac, Luce, Van Rysselberghe, Maurice Denis, Bonnard, Vuillard, etc. Plus tard, vinrent Matisse, Manguin, Camoin, Dufrénoy, et moi-même, plus tard encore Friesz, de Mathan.
A lexemple de Durand-Ruel, il achetait toute la production et se montrait féroce au marchandage, nayant pu se défaire dun maquignonnage congénital sans doute, et que sa personne physique laissait pressentir. Petit rond, le visage enluminé. Au début, je crois quil devait avoir des échéances difficiles, car il lui arrivait souvent de renvoyer au mois suivant le paiement des mensualités prévues.
Et chaque année il fallait subir un nouveau marchandage. A la fin même ayant gagné, il emportait encore une petite étude «pour payer son sapin». Un jour Matisse exaspéré, ouvrait sa fenêtre du quai Saint Michel alors que sengouffraient dans la voiture les toiles que Druet avait acquises, et lui jetait de nouvelles études en criant : «En voulez-vous encore ! tenez ! tenez ! ».
En 1908, jai rompu le traité verbal que javais avec lui, furieux surtout parce quil voulait que je fisse des natures mortes de fleurs que les amateurs lui réclamaient paraît-il. Je lui affirmai alors que je nen ferai plus ne voulant pas être un spécialiste et nourrissant l ambition plus haute de décorer des murs à fresque.
A dater de ce moment là, il se désintéressa de moi et ne me fit plus risette jusquau jour où revenant de Munich, il avait appris que mon exposition chez Thannhauser avait remporté un assez beau succès.
A propos de ce dernier héros, je ne résiste pas au plaisir de parler un peu de mon voyage dans la capitale de la Bavière en 1911 ; je faisais partie dune association de peintures qui avait pour titre «die Neue Künstler Vereinigung» et javais exposé plusieurs fois avec eux lorsque je fut invité à faire chez Thannhauser une exposition complète de mes uvres. Jarrivai donc un jour de mai à une heure de laprès-midi sue le quai de la gare où mattendaient une douzaine de personnes à qui on me présente : Herr Errbslöh, Frau Erbslöh, Herr Franz Marc, Frau Franz Marc, etc....
Assez énervé par ces salamalecs, je leur demande : «Hé ! bien et la fanfare ? Vous avez oublié la fanfare». Tout dabord ils ne comprennent pas, puis enfin éclatent de rire avec leur accent : «Oooh ! trais drôôôle» et ils ajoutent : «allons déjeuner vous devez avoir faim». Jaffirme le contraire, ayant mangé copieusement dans le wagon-restaurant ; ils mentraînent cependant vers le restaurant où un superbe repas nous attendait. Comme à cette époque là javais un bel appétit, je mangeai au moins autant queux-mêmes, et je crois que mon succès a dépendu en grande partie de lhonneur que je réservai aux mets.
Le lendemain, on mapporta un journal allemand en me recommandant de lire un article qui venait de paraître. Comme mes onze années pendant lesquelles on a prétendu menseigner lallemand nont pas été très bien employées par moi, on me traduisit ce factum où des artistes protestaient contre lachat duvres françaises. Nétant arrivé quavec 80 francs dans ma poche, je souriais jaune en pensant quil me faudrait recourir au consul pour me faire rapatrier. Pour me rendre le sourire qui mest plus familier, on me donna lecture dune «controprotest » que dautres artistes signeraient avec les membres de la Vereinigung.
Dailleurs, je fus rassuré pleinement dès le vernissage et chaque acquéreur me disait avec un gros rire : «cest pour le protest». Tout comme sil venait de faire une bonne farce, et je pensais : «Comme vous avez raison de protester ! Vous ne sauriez trop protester ! » Ils protestèrent si bien que je vendis pour plus de 20 000 francs de peinture, somme énorme à cette époque lointaine, et qui me permit de rentrer en France sans avoir recours aux bons offices du consul.
Pendant mon séjour un ami, le peintre Eckert, viennois qui rentrait à Paris sétait arrêté à Munich. Un jour, vers midi, nous étions sous cette «Loggia dei Lanzi» dépaysé devant le Palais Royal, au moment où lon relevait la garde ; un grand diable roux de Tambour Major devançait sa clique au pas de loie, ses jambes alternativement à lhorizontale : nous éclations de rire. Eckert disait même : «regarde comme ils sont ridicules», puis dun coup, «foutons le camp» ou «ils vont nous casser la gueule» ; nous nous enfuîmes lâchement, sous les regards irrités de la foule des bourgeois qui béaient dadmiration devant le spectacle guerrier.
Un soir Eckert pour avoir ladresse dun mauvais lieu, sadresse à un sergent de ville ; il revient vers moi en se tapant sur les cuisses ; il ma dit «monsieur nous n'avons pas ça ici, nous avons les servantes de brasserie et les femmes peintres et cela nous suffit ! ! » Pour les servantes de brasserie passe encore, il y en a dassez appétissantes ; mais les femmes peintres, Holà ! ....
Javais laissé quelques toiles en dépôt chez un autre marchand munichois Hans Goltz. Quelle ne fut pas ma surprise en 1919 de recevoir une lettre où il me disait quelles étaient vendues et que je pourrais toucher leur montant grâce à lOffice Français de Compensation. Les 4 années de guerre avaient complètement effacé de ma mémoire les tableaux dont il sagissait et en faisant ma déclaration à lorganisme français chargé des transactions, je me refusais à demander un intérêt sur la somme totale ; on mobligea à réclamer au moins 5%.
Cependant ce même office qui avait reçu de Hans Goltz la totalité de la somme, ne me paya q au compte goutte pendant deux ans et à la fin, outre les 5% dintérêt, retint 10%. O administration que lEurope a cessé depuis bien longtemps de nous envier !
En cette année 1911, mon ami Paco Durrio menvoya des bijoux en argent et en or pour tenter de les placer chez les Munichois. Je fus convoqué à la douane et en cinq minutes on me délivra tout lenvoi contre une somme minime à peine quelques marcs. Hé ! bien au retour, il fallut à Durrio 5 mois et je ne sais combien de voyages à la douane et à la «garantie », avant de les récupérer, et moyennant une somme assez coquette.
Après la guerre (celle de 14-18), le nombre de marchands de tableaux saccrut considérablement ; ils séloignèrent de cette rue Laffitte qui, pendant si longtemps les avait abrités, sans doute à cause de la proximité de lHôtel des ventes ; ils sétablirent rue de la Boëtie, rue du Faubourg Saint-Honoré, cependant que les marchands de moindre importance suivirent Vildrac et Marseille qui sétaient installés rue de Seine peu avant la guerre.
Les Bernheim, eux, avaient émigré Place de la Madeleine, peu après Druet sinstallait rue Royale. Il y en avait pour tous les goûts chez eux avec leurs trois vitrines ; sur le Boulevard de la Madeleine trônaient les Roybet, Juana Romani et autres Rondel ; rue Duphot, la Nationale avec Lucien Simon, le Sidaner, etc. Enfin sur la rue Richepane les néo-impressionnistes et Cézanne et Van Gogh.
Un certain jour de vernissage dune exposition Cézanne, étant arrivé à deux heures, jentendis un des Bernheim parlant au téléphone à un de ses clients dire : «oui nous avons un e exposition de Cézanne et nous avons aussi de charmants Rondel». Sans commentaires ! Ceci se passait vers 1908, il fallait bien écouler les rossignols restant en fonds de boutique.
A Paris les impressionnistes puis Cézanne, Van Gogh, Gauguin montaient de plus en plus, cependant que les Didier-Pouget et autres Roybet dégringolaient. Un avisé marchand marseillais, après la guerre de 14 les rachetait à bon compte, puis les revendait avec un gros bénéfice aux Phocéens enrichis. Ceux-ci avaient en effet dans leur jeunesse lu des articles super élogieux et collectionné les illustrés comme Le Nu au Salon, le Figaro illustré, LIllustration, qui se consacraient presque uniquement aux membres de lInstitut et à leurs Séides ; ayant pris du ventre, de limportance et de la fortune, ils se souvenaient des noms dont on avait ressassé leurs oreilles et les achetaient de confiance au prix fort.
Jespère quun si bel exemple ne sera pas perdu et quil se rencontrera dans quelques années des marchands pour continuer une si utile tradition en revendant dans les provinces les toiles dont Paris ne voudra plus et qui aujourdhui y font prime.
Quant aux peintres contemporains qui pourraient être enivrés par les prix fabuleux atteints par leurs tableaux, le prix dun Meissonnier en 1890 de 1 200 000 (qui représenterait au bas mot 60 000 000 daujourdhui) pourrait les induire à quelques modestie.
Paul Rosenberg peut être pris comme le prototype du marchand qui impose ce qui lui plait au prix qui lui plait, grâce à largent dont il dispose. Il a débuté Avenue de lOpéra en écoulant les sous-impressionnistes comme Lebourg. Son père avait poussé les Harpignies et les Français.
En 1912, Chénard-Huché prospectait la Provence pour cette maison et recherchait les Monticelli et les Guigou ; avec lui nous y fûmes admis Alfred Lombard et moi ; et en 1914 lorsquil fut installé rue de la Boëtie, Rosenberg organisa nos deux expositions. Là, comme plus tard, en 1920, il ne nous prit aucun courtage sur les ventes. Le malin ny perdait rien, croyez le bien, car les visiteurs susceptibles dacquérir des Cézanne, des Lautrec, étaient soigneusement dirigés vers un salon voisin.
Cest lors de mon exposition en 1914 quau sortir de chez Berteil, je rencontrai un journaliste, qui, en 1900 mavait demandé si je croyais au succès des impressionnistes. Ah ! me dit-il, si je vous avais écouté, quelle fortune jaurai aujourdhui ! hé bien croyez-vous quil soit possible de réaliser de bonnes affaires et avec qui ? Suivez cette rue la Boëtie jusquau numéro 21 lui dis-je, je fais une exposition chez Paul Rosenberg allez-y et achetez tout. Je ne sais sil sy est rendu, mais je suis bien certain quil na rien acquis.
Ensuite Rosenberg a été accaparé par Picasso et lon sait très bien quil faut laisser toute espérance lorsquil est entré quelque part ; la même chose métait dailleurs arrivé chez Kahnweiler en 1909. Ce dernier était tout simplement plus intelligent et plus cultivé que la plupart de ses confrères.
Jai fort peu fréquenté les autres marchands. Mais je crois que lon ne pourrait rencontrer chez aucun deux un amour véritable de la peinture. Comment pourrait-il en être autrement puisquils se défont si aisément des uvres quils paraissent aimer. On peut me rétorquer que les peintres agissent de même, oui, mais cest de leurs propres uvres et il est bien rare quils se défassent dun tableau de leurs amis si ce nest poussé par une impérieuse nécessité. Mais que de regrets ensuite ! ! Javais acquis chez des marchands de bric à brac, trois dessins de Seurat et un paysage de Van Gogh, vers 1902, cest-à-dire bien avant la montée de leurs uvres, jai dû les revendre quelques années plus tard, mais bien loin des prix actuels, et ce nest pas largent que je regrette, mais bien les dessins et la peinture, mais on ne rencontre pas souvent de pareilles occasions.
Les grands marchands ne se soucient guère de la chasse au chef duvre et même à lHôtel des Ventes, il est possible dy rencontrer loiseau rare, mais il faut de lendurance ; cest ainsi quun peintre espagnol qui «faisait lhôtel» tous les jours trouva une fois dans un lot de toiles roulé un Gréco quil revendit le lendemain. Il avait payé le tout deux francs !
Plus tard, il acquit un très beau Murillo, une fuite en Egypte dans sa première manière de 2m50 sur 2 mètres dans un cadre de lépoque pour 700 francs. Tous les marchands de Paris avaient pu le voir, nul ne lavait reconnu ; ceci pour donner une idée des possibilités de ces messieurs qui se donnent toujours le titre dexpert sur leurs enseignes et sur leur papier à lettres. Experts, ils le sont uniquement pour fixer les prix des uvres avérées, mais bien incapables de juger un tableau dont le «pedigree» nest pas connu.
Cest ainsi quun tableau quun marchand avait attribué successivement à Picasso et à moi-même, se trouvait être luvre de Doucet, ce jeune peintre tué au début de la guerre de 14, le premier jour où il montait en ligne.
Lon peut affirmer sans crainte de se tromper que si les marchands ny connaissent rien ; les critiques dart pour la plupart peuvent leur disputer la palme de lignorance, de labsence de goût, du défaut de compréhension et de la sottise. Il y aurait un beau livre à écrire sous ce titre : «la critique des critiques». Je laisse ce soin à quelque artiste à venir ou à lavenir lui-même qui se chargera de réviser leurs jugements tout comme il est advenu à nombre de leurs devanciers. Tel About pour ne citer que celui-là.
Tout dabord je dois à la vérité reconnaître que la vénalité des critiques a été très exagérée, et que je nen ai connu que fort peu demandant carrément un tableau en échange de leur bienveillante attention. Leurs noms dailleurs sont dans toutes les bouches, il est bien inutile de les révéler, quelques-uns sont morts. Ils ne firent pas fortune. En revanche, jen ai connu qui achetaient directement aux peintres, pour ceux-ci il était bien naturel de ne pas les écorcher.
Daprès ce que mont révélé des marchands de tableaux, il nen était pas ainsi pour eux, et nos modernes «aristarques » chargés par leurs journaux dexiger des traités de publicité, empochaient une bonne part du butin. En général, ils coupaient la poire en deux ; il sagissait là des grands journaux dinformation ; des commerçants avisés auraient envoyé à Dache le perruquier des Zouaves, le critique des feuilles de choux ou des Revues qui aurait eu loutrecuidance démettre la prétention de les faire cracher au bassinet.
Mon ami Pierre Paul Plan, qui à cette époque écrivait au Temps, voulait persuader à Kahnweiler de donner 500 francs à son journal pour un article où lui-même aurait écrit la critique qui aurait été signée par le titulaire de lemploi ; cela représentait pour le marchand une économie de 50%, puisque dordinaire le journal du haut béotisme national, ainsi que le nommait Bergeret allouait 500 francs à son démarcheur.
Cependant, je dois dire que Thiébaut-Sisson en 1924, me consacra un très important article lors de mon exposition chez la petite Weill et je ne crois pas que la brave fille lui ait donné un sou pour cela. Il est juste aussi de dire quen 1931 exposant mes décorations de la Salle du Conseil de lUniversité de Poitiers à lOrangerie des Tuileries, le même Thiébault-Sisson méreinta copieusement.
Mais que dâneries et derreurs sont sorties de la bouche et de la plume de quelques-uns de ces messieurs. En 1904 jentends et revois encore Vauxcelles, son pince-nez de travers, le stylo dune main, son carnet de lautre, faisant des ronds de bras dans la salle des Cézanne au Salon dAutomne, tout en disant : Ah ! non Guérin, là je ne marche pas, je ne marche pas ! » et depuis ! Aujourdhui il défendrait Picasso, et il naurait pas plus raison quen 1904.
Cétait au fond un brave bougre qui préférait ce métier de critique à celui de professeur dhistoire auquel il était voué. Ce que lon peut dire de pire sur lui cest quil navait aucune conviction réelle et au fond de lui-même, il se foutait de la peinture, et ny voyait quun moyen moins désagréable que les autres de gagner sa croûte, ceci sans jeu de mots bien entendu.
Ceux qui aimaient la peinture pour les joies quelle peut donner étaient bien rares ; Charles Morice, Joachim Gasquet sont ceux-là ; ils avaient eu tous deux la bonne fortune de vivre auprès de deux peintres qui eurent une si grande influence sur lart de ces 50 dernières années.
Charles Morice avait partagé la vie de Gauguin à lépoque où ce grand peintre était honni par le public, les peintres, les critiques. Bien souvent, il ma parlé de lui, des légendes qui avaient couru les ateliers. Morice me disait que contrairement à ce que lon colportait, Gauguin était un tendre qui se refusait à se reconnaître pour tel ; ainsi certains soirs il lui parlait de ses enfants et particulièrement de sa fille Aline, il vit de grosses larmes couler de ses paupières, mais tout à coup les épongeant : «A toi je t'en veux car tu m'as vu pleurer».
Morice maffirma un jour quil avait écrit Noa-Noa sous la dictée de Gauguin, que jamais un manuscrit de Gauguin navait été mis entre ses mains, et je suis certain quil disait la vérité, il était assez fier de ses poèmes pour ne pas revendiquer la prose de son ami.
Dailleurs Gauguin na jamais revendiqué la gloire davoir écrit le manuscrit original ; il sest contenté de corriger, à sa manière, le livre édité par la Plume. Tout ceci ne saurait en rien diminuer la grande figure du peintre ; les ennemis de Charles Morice, ils étaient nombreux, ont seuls colporté des ragots qui, pensaient-ils, devaient nuire au poète ; il est à noter quils étaient tous des littérateurs.
Les cubistes, que le critique a combattu courageusement ne lui ont pas non plus pardonné de ne pas porter au nues leurs productions désossées ; je les dis telles, car bien loin de ramener la peinture à la construction si souvent négligée par les impressionnistes, les cubes, cucubes, incubes, succubes, souscubes, ces démolisseurs lont conduite jusquà la pire destruction, celle de lesprit.
Cest peut-être ici que je pourrais parler de Picasso, mais bien quécrivant à bâtons rompus, il me faut en finir avec les critiques, bien que je ne sois guère décidé à parler de ceux qui navaient que cette profession dont ils vivaient plus ou moins largement. Lorsque jétais jeune, les Arsène Alexandre, Roger Marx, tenaient le haut bout de la table. La génération suivante : les Gustave Coquiot, Thiébaut-Sisson occupaient les colonnes du Temps, du Gil Blas.
Cependant, je dois confesser que nombre de littérateurs ont fait de la critique dart en toute conscience ; ils ont pu parfois se tromper (qui ne la fait plusieurs fois dans sa vie !), mais la plupart dentreux connaissaient assez bien lart qui nous a précédé immédiatement et même ont souvent parlé avec une grande justesse dans lesprit des peintres anciens.
Parmi ces derniers, Gabriel Mourey mérite dêtre retenu tout particulièrement ; cétait un poète délicat, un romancier exquis, il a écrit en vue du Théâtre lyrique la pièce de Psyché qui nest pas loin à mon avis dêtre un chef duvre.
Il fut curieux de tous ses contemporains et évolua favorablement de la Société Nouvelle de Peinture vers quelques artistes du Salon dAutomne, entrautres Dufrénoy. Robert Rey, lui, est un spécialiste de lEcole du Louvre, il connaît aussi fort bien lart contemporain et sait en parler pertinemment.
Guillaume Apollinaire est un gras prélat amoureux de bonne cuisine ; sil a soutenu le cubisme, comme il le fit, cest pour appuyer son art sur un système qui plaisait à son dilettantisme et au fond il se foutait de la peinture tout comme le faisait lui-même André Salmon.
Sils organisèrent le banquet Rousseau, cest bien plus pour samuser du brave vieux Douanier que pour lui rendre hommage, mais cela devait faire du bruit et en fit dans le Landernau des peintres. Sils ne se moquaient point, eussent-ils imposé à Cézanne par exemple, sil eut vécu à ce moment-là, lhommage de la chanson composée sur lair de «la Gandourah » :
Braque a des mérites incontestés
Et notre Picasso
Nest pas un sot
Mais ce quil y a de plus beau
Cest la peinture, de ce Rousseau
Qui dompte la nature
De son magique pinceau
Tigres, fleurettes,
Dans ses tableaux
Font mille pirouettes
Chantons tous vive Rousseau
Pauvre brave Douanier Rousseau, ce nétait la première fois quon le menait en bateau ! Bien des années auparavant dautres littérateurs navaient-ils pas inventé une présentation à un soi-disant Puvis de Chavannes qui lui aurait dit : «Monsieur Rousseau, si je savais mieux dessiner et si vous connaissiez mieux la perspective, nous serions les deux grands peintres de notre époque».
Cest à la même date quun certain Henri Rousseau ayant été décoré des Palmes académiques, on lui persuada que cétait lui-même qui était lobjet de cette «flatteuse distinction». Depuis lors il arbora un ruban violet à sa boutonnière. Cependant un jour de vernissage des Indépendants aux Serres du Cours la Reine, Dujardin Baumetz, pour la 1° fois depuis la création de ce Salon assistait officiellement à son inauguration matinale ; remarquant que Rousseau avait ce jour-là la boutonnière de son veston vierge, je lui dis : «mais tu as oublié ta décoration» ; il répliqua en bégayant légèrement : «Oh ! tu sais, je ne suis pas sûr de lêtre, alors tu comprends, si des fois le ministre voulait me décorer ! » Il exposait cette année-là entrautres uvres, un portrait de Pierre Loti avec son fez et un chat siamois dans les bras sous le titre : Portrait dun littérateur qui désire garder lincognito.
Signac présenta Rousseau à Dujardin Baumetz qui le félicita, lui serra la main, mais ne lui offrit pas les palmes.
Rousseau était un naïf, mais aussi un vieux paysan madré. Mais avant de conter quelques historiettes qui lui donneront le piquant quil convient, je veux mexpliquer moi-même sur lart de Rousseau.
Rousseau était un nigaud, mais il avait au plus haut point le don du peintre, sa naïveté ne vaut rien, cest celle que peut avoir nimporte quel peintre du dimanche, mais il savait dinstinct mettre deux tons lun à côté de lautre comme peu dentre nous savent le faire, et pour nous souvent pas du premier coup, tandis que chez Rousseau il ne paraît avoir aucune hésitation. Il diversifie ses verts comme seuls les vrais peintres le font. Il peut mettre dune manière absolument vraie un clocher dardoises sur un ciel bleu, des bas blancs dans des souliers jaunes abandonnés dans lherbe.
Ce quil ne savait pas faire, il lescamotait ; les pieds nus étaient toujours cachés dans lherbe.
Ce sont les littérateurs qui lont comparé aux Primitifs. Quelle sotte prétention !
Aux primitifs de lâge des cavernes, aux sauvages de lAfrique Centrale, je le veux bien, mais à Giotto, à Simone di Martini, aux Lorenzetti, à Fra Angelico ! !
Comment oser le soutenir devant Le Crieur de journaux passant sur un pont, avec ses journaux sur son bâton ; titre : Par le tonnerre et les éclairs, je vends toujours le grand journal LEclair ; ou bien cette désagréable surprise qui représentait une dame nue levant les bras, un ours allant se précipiter sur elle, de lautre côté du tableau un chasseur à genoux tirant sur le fauve, le feu sortant du fusil dont le chien était dune grosseur anormale.
Son portrait donnant la main à sa seconde femme, cependant que dans le ciel au-dessus de sa tête et de celle de sa nouvelle moitié, lancienne épouse et le 1° mari les bénissaient.
Ce sont des niaiseries et il serait indécent de les rapprocher des chefs duvre des peintres dont jai cité les noms, si la «littérature» de la plus mauvaise foi, navait tenté de le faire.
Le Bêta était aussi un malin qui savait profiter de ces thuriféraires (Oh ! bien peu, car il ne vendait pas très cher ses tableaux).
Ayant exposé au Salon dAutomne, un très beau tableau : le tigre se jette sur lantilope et la mange ; il laisse à Vollard le soin de le retirer du Salon et il vint le rechercher quelques jours après rue Laffitte. Il lemportait lorsquun amateur dit à Vollard : «Comment, vous laissez partir ce tableau, je ne vous reconnais pas». Vollard demanda alors à Rousseau à quel prix il estimait son uvre : «2 000 francs» dit Rousseau ; «Hé ! bien voulez-vous 200 francs ? » Le brave peintre accepta et sorti dans la rue, il dansait sur le trottoir, en agitant un billet de 100 francs de chaque main. Cétait si je ne mabuse, en 1908 aux Indépendants que le bon père Rousseau avait exposé un arabe chevauchant parmi les hautes herbes et découvrant une femme nue couchée sur un canapé louis-philippard. En sortant de lexposition en compagnie de Friesz et de Rousseau, le premier disait : «Tu sais Henri il est très beau ton tableau». «oui, n'est-ce pas, Hé ! bien il est vendu 3 000». «Tant mieux pour toi et cela me fait le plus grand plaisir, cependant je laurai bien acheté». «Oh ! tu sais alors je te le vends à toi, je préfère». «Mais non, mon vieux puisquil est vendu et dailleurs je naurai pas pu mettre ce prix là ». «Cest trop cher ? Hé ! bien 300 veux-tu ? » «Mais non mon vieux, tu sais bien que ce nest pas possible et tu ne peux pas négliger une somme aussi importante que 3 000 F».
Arrivés au Pont Alexandre quils devaient traverser pour aller à Montparnasse, je les quittais et quelques jours après, rendant visite à Friesz qui habitait alors non loin de la gare Montparnasse, il me conta la suite de lhistoire.
Un après-midi, il vit entrer chez lui Rousseau accompagné de son acolyte, son élève, qui navait pas pu se séparer de sa blouse bleue de paysan normand, et de son collier de barbe blanche. A peine assis, Rousseau dit : «Tu es bien logé ici, cest grand ce bel atelier». Lacolyte prenant la parole et montrant le grand mur du fond : «Dis donc Henri, il fera bien là ton tableau». Friesz eut toutes les peines du monde pour ne pas accepter la générosité du brave Douanier.
Je pense en vérité que le tableau navait jamais été vendu et que Friesz eut grand tort de ne pas lacheter pour ce prix infime.
A cette époque là le père Rousseau vendait ses toiles à nimporte quel prix, cela ne constituait quun appoint à sa retraite de gabelou. Tout comme les leçons de violon quil donnait dans son quartier. Je nai assisté quà une seule des soirées quil offrait à ses voisins et où les peintres venaient se gausser de lui. Il me paraissait que jagissais en voyeur.
Il a été victime dune histoire de fausse monnaie, peu avant la guerre de 14. Je vais la conter aussi car elle montre son caractère sous un beau jour.
Des amis lui demandèrent daller à Orléans sous le prétexte dacheter un quelconque objet, il devait être défrayé de tout et recevoir une bonne main de 100 F. On lui remit un billet de mille francs quil ne devait changer quà destination.
Il sacquitta de sa mission et reçut les 100 F promis, mais la bande ayant été arrêtée, il fut lui-même appréhendé et traduit en cour dassises avec les autres. Lavocat quon lui procura basa toute sa défense sur les tableaux de Rousseau quil fit circuler aux éclats de rire de lauditoire, du tribunal et des jurés. «Voyez cette peinture si ce nest pas celle dun idiot, vous ne pouvez le condamner». Pendant deux jours le pauvre peintre fut en butte aux quolibets de tous, avocats, tribunal, etc. Si bien que lorsque le Président lui demanda comme dusage, sil avait quelque chose à ajouter pour sa défense, il sobstina à dire quil nétait pas un imbécile, quil savait très bien ce quil faisait en allant changer ce billet à Orléans.
Le malheureux fur condamné à deux mois de prison (avec sursis je crois) alors que son acquittement ne faisait aucun doute. Au dernier moment lartiste sétait révolté et bravait les rieurs. Ca cest chic. Ce qui lest moins, cest que les jurés ne laient pas compris et ne laient acquitté comme ayant agi sans discernement.
Vers 1909, un des membres de la Neue Künstler Vereinigung de Munich dont je faisais partie, étant de passage à Paris, manifesta le désir dinviter Rousseau à exposer dans une salle de Munich. Je laccompagnais donc chez le bon Douanier. Il était là avec son élève (toujours en blouse normande) et répondit quil avait vendu tous ses tableaux et ne pouvait faire une exposition ; il me dit «Si tu veux tu peux inviter le copain, tu sais il travaille très bien» Nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire entendre que nous avions mission de linviter et que nous regrettions de ne pouvoir lui accorder le plaisir dexposer les uvres de son élève.
C'était véritablement un simple, un frustre, et on ne peut rapprocher de lui un peintre comme Utrillo. Rousseau était incapable de développer ses dons, il ny aurait certes jamais songé. Il en est tout autrement dUtrillo, fils de Suzanne Valadon, beau-fils dUtter (qui dailleurs avait le même âge que lui). Il entendait parler peinture, évolution, il a voulu modifier sa manière, croyant senrichir, alors que tout comme lautre il aurait dû user des dons que la nature lui avait prodigués et que son esprit ne lui permettait de diriger.
Je me souviens toujours de la matinée où, étant allé voir Suzanne Valadon, elle me montra deux petit cartons, lun représentant une Notre-Dame ornée de drapeaux tricolores, lautre une vue de Montmartre : «Regardez ce que vient de peindre Maurice, quen pensez-vous, croyez-vous quil faudrait-il lenvoyer à lAcadémie Ranson ? ».
«Gardez-vous en bien, donnez-lui des couleurs et des toiles ou des cartons et laissez-le peindre à sa guise».
Bien que portant son nom, il nétait pas le fils dUtrillo. Celui-ci devenu plus tard critique dart en Espagne, était amoureux platonique de Suzanne ; sans la prévenir, au moment de la naissance de lenfant dont le véritable père était, paraît-il un peintre espagnol, il reconnut le jeune Maurice à la mairie.
Nous voisinions souvent avec Suzanne Valadon. Vers cette époque elle faisait poser un petit modèle dont jai oublié le nom et elle lui demanda si elle ne connaîtrait pas un modèle homme car elle désirait peindre un tableau sur le thème dAdam et Eve.
Le modèle lui proposa den parler à son ami qui était peintre lui aussi. Cest ainsi quUtter tout jeune alors, 19 ou 20 ans, entra dans lintimité de la rue Cortot, si bien quun soir en entrant dans mon atelier avec elle, il me dit «Girieud, je vous présente Suzanne ma maîtresse». Il va sans dire que je les félicitais tous deux. Peu de temps après elle divorça davec un certain Mousis, homme mûr et de position stable dans le commerce ou lindustrie, pour épouser le jeune peintre qui avait su la conquérir.
Le tableau dAdam et Eve est bien connu, cest une grande toile avec des figures comme nature, bien entendu.
Jusquà ces années là, Suzanne Valadon qui fut tour à tour le modèle de Renoir, de Puvis et de Degas, avait surtout fait des dessins de nus très incisifs, appuyant le plus souvent sur les tares physiques, dun réalisme qui nétait pas sans intérêt, loin de là et que pour ma part, malgré mon antipathie déclarée envers les difformités, je préfère à ses tableaux, bien que certains dentreux : son portrait de famille, quelques natures mortes ne manquent pas de grandes qualités.
Utter quelques temps auparavant était venu me présenter son portrait que je jugeai une très bonne uvre. Et je lui dis : «gardez-là, car de longtemps vous ne pourrez en faire une meilleure». Il est malheureusement assez paresseux car il a des dons et a peint de bons paysages.
Comment étant à Montmartre ne pas parler de Picasso, surtout aujourdhui où je suis le seul à lavoir connu à ses débuts à Paris étant allé le voir avec Launay dans un petit atelier Boulevard de Clichy quil occupait avec un autre catalan, Pedro Ma» ach, qui lui servait de manager, et qui je crois a fini dans un couvent espagnol après sêtre converti.
A ce moment là, Picasso venait dabandonner la très fâcheuse influence de Steinlen, et Durrio lui ayant fait connaître la peinture de Gauguin, celle de Cézanne, celle de Van Gogh, il adoptait une manière que lon a pu nommer la période bleue, où les souvenirs du Greco venaient sajouter à ceux des peintres français. Je me souviens encore du portrait quil fit sur son lit de mort, dun peintre espagnol, qui sétait suicidé, désespéré par le départ de sa maîtresse qui devint peu après la femme du peintre espagnol P.
Le mort ressemblait dailleurs étrangement à Launay si bien que lorsque nous entrions au cabaret de Zut, tenu par Frédéric place Ravignan, elle se précipitait sous les tables pour ne pas le voir ; un soir au Moulin de la Galette elle me demanda même : «Votre ami n'est-il pas un peintre espagnol qui s'est suicidé ? »
Peu après, nous fîmes une exposition avec Picasso chez la petite Weill.
Jai raconté comment, en 1908 ou fin 1907, Picasso renonça à sa période dite rose et aux arlequins, clowns et autres saltimbanques, pour trianguler les figures ou les objets quil peignait.
Un jour où je défendais devant lui les peintres du Salon dAutomne, et où javais parlé de la sincérité, il me dit : «Je préfère un beau mensonge». «Il ny a pas de beau mensonge». Et je dirais aujourdhui, il ny a pas de mensonge qui soit beau en art.
En 1920, le rencontrant chez Rosenberg, il me demanda des nouvelles de Paco, «je ne le vois plus, il men veut depuis que je fais le cube, il prend tout au sérieux ».
Je crois que plus tard il obligea Paco, mais ainsi faisant, il rendait tout simplement, étant riche, les services que Durrio lui avait rendus étant lui-même pauvre ; mais je crois pouvoir le dire pour bien montrer quil ny a aucune animosité de ma part contre Picasso. Je lai défendu contre tous les autres et particulièrement la bande à Matisse (ou la bande à Manguin comme on lappelait) tout comme je défendais Matisse auprès de Picasso, alors que dans les vespasiennes de Montmartre, de la rue Ravignan à la Place Constantin Pecqueur, on pouvait lire «Matisse rend fou». Cétait lépoque où les affiches «lalcool rend fou » tapissaient les murs.
Cest le génie que Matisse aussi a recherché, il aura tout de même trouvé le talent sur sa route et ce nest pas si mal.
Ce notaire barbu, rouge et lunettes dor a seul pu se maintenir à côté de Picasso. Ils ont fini par sentendre comme larrons en foire après sêtre déchiré à belles dents lorsquelles étaient encore bien solides dans leurs mâchoires.
Plus véritablement intelligent que Picasso, plus cultivé, plus bourgeoisement racé aussi, il ne manquait pas du sens retors dun avoué picard ; il avait su sentourer damitiés admiratives dès latelier de Gustave Moreau où après avoir passé par celui de Bouguereau, il rencontra Manguin, Marquet, Camoin, qui lui servirent de thuriféraires jusquau jour où ils se rendirent compte que lon négligeait de leur renvoyer lascenseur.
Il avait des mots à lemporte pièce :
«Par ces temps d'automobile, disait-il, en 1902, il faut faire de la peinture qui frappe» et qui aille vite ajoutais-je. Plus tard il disait de Friesz : «Il a une trop petite tête pour son gros succès». Le plus comique est quil le traitait de requin. Il connaissait à fond lart dintéresser l amateur à sa peinture en se faisant approuver par un artiste. Il le tenta avec moi deux fois, mais sans succès je dois le dire.
Chez Druet il avait organisé une exposition des ses uvres au retour de Collioure où il avait passé lété. Sa femme était originaire du pays, au moment de laffaire Humbert dont ses parents avaient été les régisseurs, les mauvaises langues des Indépendants prétendaient quil avait joué le rôle de laméricain Crawford. A mon avis cétait pure rigolade ou calomnie.
Je regardais ces toiles avec un amateur, et je crois confesser que je les défendais auprès de celui-ci lorsque Matisse vint se mêler à notre entretien, et devant une plage rouge, il disait : «Vous vous étonnez sans doute de voir une plage de cette couleur, en réalité elle était de sable jaune, je me rendis compte que je l'avais peinte avec du rouge le lendemain et j'essayais avec du jaune, çà allait plus du tout, cest pourquoi jai remis le rouge». Bien calme je lui répondis que cela ne mépatait du tout et que dailleurs il nétait pas le premier à avoir peint une plage rouge et que Gauguin se létait permis bien longtemps avant lui.
Cest au Salon dAutomne que la scène se renouvela à peu de choses près. Il exposait entrautres peintures un jeune garçon nu. Il me demanda : «Vous ne voyez rien ? » - «non» - «Hé bien ! Vous ne voyez pas que ce pied a six doigts ? J'ai l'habitude de coucher devant mon tableau, et le matin je remarquai cette anomalie ; bien vite j'y remédiai et supprimai un doigt. Le lendemain au réveil je constatai que cela n'allait pas, alors je remis le sixième doigt, et pendant plusieurs jours je tentai de rester dans la vérité objective, mais j'ai dû, pour des raisons d'équilibre revenir à ces six doigts de pied». Je lui répondit alors en souriant que ces anomalies de la nature étaient fréquentes et que pour ma part je connaissais fort bien un homme possédant deux pouces et que ses pieds avec six doigts ne pouvaient suffire à létonnement du bourgeois qui maccompagnait.
Matisse lui aussi est bien persuadé de son génie et il ne manque pas de blancs bec pour le mettre sur le même rang que Cézanne. Il na cependant pas le vaniteux orgueil de Picasso, ou du moins pas au moment où je le voyais assez souvent. Il est aussi dune santé plus robuste et dune intelligence pus subtile, il naurait pas la sotte suffisance de dire à propos de Don Quichotte : «Quel beau livre il y aurait à faire».
En 1900, il exécuta à la suite de Rodin de nombreux dessins dun trait de crayon continu, c à d ne quittant pas la feuille de papier, les toisons des modèles en tire-bouchons étaient on ne peut plus plantureuses ; il alla les présenter au grand sculpteur qui lui demanda sans ambages de lui en montrer dautres lui permettant de juger plus sainement ses dons.
Puisque jécris à bâtons rompus, je ne veux pas me priver du plaisir de raconter quelques anecdotes sur Utrillo. En 1924, ayant rencontré Utter et Suzanne Valadon à Lyon, nous fûmes dîner chez Charles rue de lArbre sec, si bien que tous deux nous invitèrent pour le dimanche suivant à Saint Bernard. Nous arrivâmes vers lheure du déjeuner dans cet antique castel dont seulement quelques pièces avaient été restaurées tant bien que mal, plutôt mal que bien, pour les rendre habitables.
Dans lune delles, au 1°, latelier dUtrillo ; sur un chevalet une toile dessinée à la règle daprès une carte postale. Nous nous mîmes à table et lon servit durant tout le repas un petit vin de beaujolais pas désagréable du tout. Cependant Utrillo avait sa bouteille particulière. Sa mère lui demanda : «Maurice comment trouves-tu ces petites côtes» - «Oh ! très petites côtes» dit-il. On ne lui servait que du vin très largement étendu pour lui épargner la fâcheuse cuite.
Après le dessert Utrillo sortit de table car, ainsi que tous les dimanches une promenade en automobile en compagnie de sa gouvernante, faisait partie du programme ; tout de suite après son départ Utter sortit les bouteilles de Châteuneuf quil avait mises à chambrer. Inutile de dire ce que cela avait de pénible.
Un de ces après-midi de dimanche qui étaient toujours réservés à la courte randonnée en auto, sétant arrêtés dans une auberge dans la salle de laquelle il y avait un piano, Utrillo se mit à jouer au clair de la lune avec un doigt. Sa mère lui demanda sil aimerait avoir un piano et sur une réponse affirmative quelle reçut, il fut décidé daller à Lyon le samedi suivant.
Chez un facteur de pianos, Suzanne alors quon lui proposait un piano droit, trouva quil manquait de ligne et porta son choix sur un instrument de concert dont le prix était astronomique pour lépoque. Elle demanda à ce quon lenvoya immédiatement à Saint Bernard ; le marchand répliqua que cétait impossible jusquau lundi.
Elle avisa alors des déménageurs qui avaient terminé leur travail et à force dinsister, elle obtint quils transportassent le piano le jour même moyennant un billet de mille.
Le pauvre Maurice nalla jamais bien loin dans ses études musicales et en resta au clair de lune.
A propos de Matisse, il faut que jinsiste sur le nom du parrain du Fauvisme. Ce nest pas Vauxcelles ainsi que lon croit à peu près universellement qui le baptisa.
En 1906, dans notre salle passait souvent un des placeurs, Abel Truchet, peintre médiocre, mais qui ne manquait pas dun certain esprit montmartrois et chaque fois il sécriait : «Hou ! les Fauves» sauvons-nous. Vauxcelles cueillit ainsi le mot qui fit fortune.
En 1904, Picasso, qui nexposait pas encore au Salon dAutomne il nexposa quà lautomne après la libération en 1944, invité par quelques membres du comité, il exigea la grande salle où lon put admirer ou honnir 80 toiles environ le visitait et parcourant les salles réservées à Desvallières, à Piot, à Odilon Redon, arriva à celle de Rouault ; le temps nétait pas clair, les toiles de Rouault non plus, Picasso souleva son chapeau, frotta une allumette bougie et traversa la salle disant avec son accent de «clown» espagnol : «Bonsoar». Ce dont Rouault riait aux éclats lorsquon lui conta la chose.
A cette époque, nous prenions modèle en commun dans latelier de Piot, rue Rochechouart. Il y avait là, Bonhomme, Alcide le Beau, Paviot et Rouault qui travaillait de curieuse façon. Il disposait autour de lui sur le tapis rose saumon quelques feuilles de papier : sa palette chargée de bleu de Prusse, de vermillon, de noir, de jaune de chrome et de blanc et enfin une bouteille de Bénédictine pleine dessence minérale ce qui effrayait notre hôte par crainte de lincendie possible par les mouvements saccadés du peintre qui, accroupi sur ses talons travaillait 3 ou 4 études en même temps, passant de lune à lautre, accentuant dans un sens péjoratif les rares déformations quil pouvait trouver aux corps de ces belles filles ; ce sont cependant à ce que je crois les meilleures choses qui soient sorties de ses brosses. On y trouvait certes aucune apparence de sensualité et le puceau quil était encore à cette époque, à plus de trente ans ne ressentait nul désir charnel devant ces nus copieux qui nous faisaient tous saliver. Car il se maria vierge ce qui fit dire à une dame en recevant cette confidence au moment même de la célébration à léglise : «quoi tous les deux ! je trouve ça dégoûtant».
Un soir du banquet de 14, de Mathan et moi lavions conduit jusquau 8 de la rue dAmboise pour admirer les Lautrec. Ayant prévenu une de ces dames de la virginité de notre ami, elle voulut prendre place sur ses genoux mais lui très gentiment et en riant lui dit combien cétait inutile.
Au sortir de ce lieu je ne veux pas dire mauvais puisquil était orné dune vingtaine de figures de Lautrec, de Mathan disait à Rouault, «tu vois bien que cela na rien de commun avec les prostitués telles que tu les imaginais, et il répondit : cela mest bien indifférent et je nai rien à changer à ma vision».
Je crois bien que cest ce même soir que Basler nous accompagnait et les pensionnaires laffublèrent tout de suite du sobriquet de bout coupé !
Basler était très pauvre à cette époque lointaine et toujours en compte avec Manolo pour des sommes infimes, des deux ou trois sous qu'ils sempruntaient et réclamaient sans pudeur, devant tout le monde.
On rencontrait Basler un peu partout entre le Lapin Agile et la Closerie des Lilas. Là aussi on voyait Jean Moréas.
Au cabaret des 4Zarts, un soir quil prenait place avec des amis, un chansonnier du lieu, Marcel Legay, toujours gai, toujours entre deux vins, sécria. par trois fois : «le voici le grand poète qui est né sur les marches du Panthéonnn». A la fin Moréas agacé lui dit posément «Tu es un Khonn ! »
Plus tard dans un caboulot des Halles, quelques gars du milieu, le voyant arriver en tube, le monocle à lil, se moquaient ouvertement de lui et sans aucun esprit bien entendu. Moréas se plantant devant eux leur dit avec son accent prononcé : «moi aussi j'ai été maquéreau». Cela cloua le bec à ces intéressants personnages, éblouis de lavenir possible réservé aux gens de leur profession.
Le soir de la mort de Moréas, Paris-Journal où je publiais alors une semaine de dessins qui servaient de frontispice me demanda une composition évoquant la perte que faisaient les lettres françaises ; jy travaillais le soir à la lueur dune lampe de mon atelier de la rue des Saules, lorsquon frappa à ma porte ; cétait un grand diable dAllemand qui me dit se nommer Fleichstheim et mavoir cherché dans tout Montmartre, ce qui expliquait sa visite tardive. Il voulait absolument voir mes toiles. Je lui expliquai que jétais contraint de lui laisser le soin de les regarder tout seul, devant terminer mon dessin et lenvoyer durgence à limprimerie. Je lui confiai une autre lampe et continuai à travailler.
Parfois, je lentendais dire «Schön ! Wonderschön ! ». Je jetais un coup dil, il me demandait alors «Oh ! combien ? » Je lui fixais un prix. Il choisit ainsi 4 tableaux. Arrivés au bout de la pile des toiles appuyées au mur, il trouva un carton et je faisais la sourde oreille à tous ses Schön ! et demandes de prix.
Cest quil sagissait dune peinture cubiste que javais exécutée un jour devant un ami qui me demandait de lui décrire le cubisme tel que Picasso lavait inventé. Javais peint une tête de femme, une pipe et des ronds de fumée qui naturellement nétaient plus des ronds. Comme lAllemand insistait je lui dis alors que cétait une blague et que je ne voulais pas lui vendre une mauvaise plaisanterie, mais sur ses instances, je lui donnais la chose «par-dessus le marché ».
Il me régla tout de suite ses achats me priant de les lui adresser à Düsseldorf. Ce que je fis quelques jours plus tard en lui écrivant que décidément je ne pouvais lui envoyer la femme à la pipe, mais quen échange il pouvait choisir dans mon atelier telle toile qui lui plairait à son prochain voyage à Paris.
Lorsquil revint il fit son choix, et pour lui prouver que je ne voulais pas conserver ce carton peint à la blague, je le déchirai en 4 morceaux que jenvoyais aux 4 coins de latelier à sa grande stupeur et désolation et avec un renouveau de hoch ! Kolossal.
Les Allemands que jai fréquentés à Munich nétaient pas tous taillés sur ce calibre. Ainsi Von Tschudi le surintendant des Beaux -Arts avait une autre allure. Il venait dentrer en fonction en Bavière de telle sorte que lhistoriette vaut dêtre racontée. Guillaume II lui avait confié la direction des Beaux-Arts à Berlin. Il réorganisa les musées et créa un musée dArt Moderne du XIX ° siècle où les peintres allemands étaient bien loin de figurer la majorité ; en revanche, les artistes de France occupaient la plus grande partie des galeries. De David à Cézanne, ils étaient représentés par des uvres maîtresses. Les plus beaux Manet, les plus beaux Monet et Cézanne et Gauguin et Daumier.
Lors de linauguration, lempereur dont le goût pour la peinture est bien connu, parcourait les salles furieux, prêt à éclater, devant un Delacroix, il dit à Von Tschudi : «Voici un garçon qui aurait bien fait dapprendre à dessiner». Pour réponse, devant la cour ébahie, Von Tschudi toisa Guillaume par 2 fois de haut en bas et lui tourna le dos, lui laissant achever sa visite en négligeant de laccompagner.
Naturellement le lendemain il était dégommé, mais tout de suite le Régent de Bavière lappelait à Munich et lui confiait les Beaux-Arts.
Dans son cabinet sur un chevalet, un des plus beaux portraits de Cézanne par lui-même. Dès son arrivée il réorganisa la Pinacothèque, ainsi il y avait deux tableaux de batailles navales par Le Tintoret, magnifiques, qui avaient fait partie dun ensemble dont la ville dAugsbourg possédaient les autres pièces.
Il les découvrit dans cette ville et proposa au bourgmestre de les remplacer par dautres uvres, en particulier un Largilière. Les édiles acceptèrent avec joie et Von Tschudi installa tous les Tintoret dans la même salle. Un journaliste dAugsbourg mena une campagne contre son bourgmestre, laccusant de sêtre laissé mettre dedans. Si bien quune commission ayant à sa tête le premier magistrat de la Cité vint réclamer ses tableaux au Surintendant des Beaux-Arts qui les conduisit dans la salle et leur dit demporter leurs toiles ; abandonnés à leur seule lumière les édiles discutèrent, est-ce celui-ci, ah non ! Celui-ci ? Ils ne parvinrent pas à reconnaître leur bien et sans insister davantage regagnèrent leur bonne ville dAugsbourg, qui dailleurs ne sen trouva pas plus mal.
Il me fit visiter le musée dArt décoratif allemand dont il se montait dailleurs assez fier. Je le suivais sans rien dire ; à la sortie il me dit : «Vous ne dite rien, vous trouvez que nous n'avons de goût ! Comme je mimais une vague approbation, il ajouta sur un ton très bref : Nous aurons ! »
Cela me fit bien comprendre ce qui les poussait, lui et les Allemands informés, à lacquisition duvres de peintres français ; ce nétait certes pas pour faire rentrer en France les 5 milliards de 1871. Mais très intelligents, tous patriotes et voulant concurrencer notre art décoratif, qui dailleurs à ce moment-là, sauf de très rares exceptions était au-dessous de tout, ils pensaient que pour y parvenir il était nécessaire de sadresser tout dabord à la tête, je veux dire les artistes, qui à toutes les époques (sauf la nôtre surtout en 1910) ouvraient la voie aux artisans. A cela il y a un grand mais, on ne peut pas créer des artistes par édit, et dame Nature se moque bien des désirs et des théories des dirigeants et des faiseurs de systèmes.
Or il semble bien que lAllemagne, qui a fourni en abondance musiciens et philosophes, ne recèle pas dans le génie de sa race la création dans les arts plastiques. Ses grands peintres, Cranach, Dürer, Holbein, et Grünwald qui peut leur être apparenté, nous les comptons sans utiliser tous les doigts de la main. Leurs Primitifs, à part le Maître de la mort de Marie, sont ô ! combien, inférieurs à ceux des Flandres, de France et dItalie. Cest pourquoi sil reste encore dans notre pays assez dartistes pour imposer nos vues aux diplomates français qui discuteront de nos droits aux réparations à la conférence de la paix on ne songera pas seulement aux gros sous ainsi quil a été fait en 1919, où pas une voie ne sest élevée pour exiger au nom de lesprit, la Vénus de Dresde de Giorgione du musée de Dresde en compensation dune église détruite. Jai écrit tout dernièrement à Duhamel dans ce sens, il na point daigné me répondre et na pas attaché le grelot ainsi quil leut pu faire dans le Figaro. Cependant dans les Lettres Françaises Aragon a formulé une demande analogue, sera-t-il entendu ? toutes les uvres françaises des musées dAllemagne nous seront-elles attribuées ainsi que le voudrait léquité ?
Le nom de Duhamel me conduit tout naturellement à parler dune tentative faite en 1909 ou 10 sous le nom de «Villa Médicis libre». Le Président Bonjean (fils du Président Bonjean fusillé comme otage par les Communards) avait hérité du legs Crozatier ainsi que du soin den utiliser les arrérages en créant des uvres dassistance sociale ; il créa ainsi un centre pour les boutonniers de Méru, des uvres diverses pour redressement de lenfance, et, voulant aussi aider les jeunes artistes, il projeta de créer une «Villa Médicis libre».
Pour réaliser ce projet, il sadressa à quelques peintres, Metzinger, Gleizes et moi-même, et à de jeunes littérateurs qui peu de temps auparavant avaient créé une sorte de phalanstère, parmi eux Duhamel, Arcos, Jules Romain, Mercereau.
Après quelques réunions, nous avions pu mettre sur pied des statuts, un règlement qui eurent lapprobation du Président Bonjean lorsque nous lui en fîmes part. Il nous demanda de lui désigner trois artistes, je citai les noms de Dufy, de Lhote et de Marchand qui furent admis immédiatement. Quelques jours après, ils occupèrent une villa mise à leur disposition et y travaillèrent tous fort bien, il ny eut aucun nuage pour troubler la sérénité du ciel de lIle de France où ils goûtaient la joie de peindre sans avoir à songer au soin de trouver la croûte quotidienne (quon ne voit pas là un méchant calambour !). Cependant leurs épouses, dont seule celle de Lhote était légitime, vivaient en pot bouilli, si lon peut dire. Tous trois avaient du talent et lon bien prouvé.
En pourrait-on dire autant des pensionnaires de Rome alors que Ingres fut le dernier des Romains dont la postérité se souviendra. Et notez bien quil obtint son prix sous lancien régime ; depuis je mets au défi de trouver un seul grand peintre parmi ceux qui furent admis sous les pins du Pincio.
Duhamel était à cette époque-là barbu, ainsi que Jules Romain et bon nombre dente nous ; il pontifiait déjà ; aujourdhui il doit faire merveille dans ses fonctions de secrétaire perpétuel de lAcadémie.
Mercereau me disait un jour peu après la guerre, au moment où je venais de faire son portrait : «Vous reviendrez un jour sur la bonne opinion que vous avez de lui, c'est un faux bonhomme». Il exagérait peut-être un peu. Comment sonder les curs, même lorsquon peut croire pénétrer un peu dans un être qui pose devant vous, durant de longues séances. On se connaît mal soi-même !
Utter de retour à Paris vient de me tenir compagnie pendant quelques heures. Il a baptisé la femme dUtrillo qui, on le sait ne manque pas dhabileté dans la vente de sa marchandise et la vante aussi fort bien : «La managère improvisée».
Cézanne dit un jour à mon frère : «Un art qui n'a pas l'émotion pour principe n'est pas un art». Ce mot pourrait-il donner à réfléchir aux peintres, auteurs dune certaine peinture et aux critiques dart qui les prônent.
A mon sens en art il y a sensation, sentiment, émotion. Bien rarement les trois vertus se rencontrent chez un même peintre ; celui qui ne connaît que la sensation est déjà favorisé des Dieux ; lorsque lartiste nous fait connaître le sentiment, il converse familièrement avec la divinité. Mais que dire alors de celui qui a su traduire une grande émotion sinon quil est un Dieu lui-même. Cela revient à dire quil y a trois truchements pour parler aux autres hommes : les sens, le cur, lâme. Pour illustrer ce que je veux affirmer, nous ne quitterons pas un bref espace dans le Louvre ; Les Pèlerins dEmmaüs me permettront dexprimer mieux ce que je dis : ceux de Véronèse = sensation Le Titien = sentiment ceux de Rembrandt = émotion.
De même nous pouvons classer ainsi, Bénozzo Gozzoli, Fra Angelico et Giotto. Dans ce classement le 2° a toutes les qualités du premier et quelque chose de plus élevé, le 3° a toutes les vertus des deux premiers.
On peut être très fier lorsquon est Claude Monet. Combien plus si lon est Corot. Mais que peuvent penser deux Raphaël ou Michel Ange.
Etant de nouveau avec Paco, il
faut parler dun grand original de ses amis que jai aussi connu alors
quil était maigre et précédé de ce grand nez qui plus tard allait fort bien,
ayant pris de lembonpoint, avec ce nez sacerdotal.
Cest Henri de Groux, fils du peintre belge qui avait un certain talent sous Louis
Philippe et Napoléon III. Lui-même avait eu un certain succès avec son Christ aux
outrages vers 1895. Plus tard, il peignit avec moins de bonheur des Napoléon, des Dante,
etc. etc. Puis il disparut de Paris et vécut surtout en Provence, à Marseille, en
Avignon, où il sut trouver des mécènes, en dernier lieu une Madame de Flandrésy qui
avait racheté le palais du Roure dAvignon. Il avait dailleurs le talent de
dénicher des amis de lart. Paco me racontait quun matin de Groux arrive chez
lui pour le taper de 20 francs. Comme il avouait être lui-même démuni, de Groux
lentraîna à sa suite dans une course à la pièce de 20 francs à travers Paris.
Arrivés en fiacre, ils furent obligés de le garder au tarif de 2 F de
lheure ; comme à midi ils navaient point trouvé la somme nécessaire
pour payer lautomédon et se restaurer eux-mêmes, le cocher dit à de Groux :
«Je voudrais manger, réglez-moi», mais de Groux avec un geste superbe de la main lui
dit «nous avons à parler assez longuement, il y a là un bistrot, déjeunez nous vous
reprendrons tout à l'heure».
La visite fut aussi infructueuse que les précédentes hélas et après avoir laissé à leur cocher un temps raisonnable pour enfourner une entrecôte Bercy arrosée dune chopine, la course à la pièce de cent sous se poursuivit jusquau soir, où ils finirent tous deux au poste.
Aussi un jour où en compagnie de Paco et de de Groux, nous devions aller voir un camarade de lautre côté de leau, comme nous arrivions Place Pigalle après avoir traversé la butte, de Groux dit : «prenons un sapin», Paco méfiant à bon droit : «Vous avez de quoi le payer au moins». Après une réponse affirmative il fit signe à un fiacre en maraude, mais le cocher secouant son fouet et sans se retourner lui répondit : «Je te connais ! ».
De Groux avait la répartie assez vive, quel que soit linterlocuteur et quelle que soit sa puissance. A Bruxelles, lors du vernissage dun salon le roi Léopold II se faisait présenter les artistes dont il goûtait les uvres (ou quil faisait semblant de goûter). Devant de Groux il lui dit : «J'ai fort bien connu Monsieur votre père, c'était un grand peintre» et de Groux : «J'ai fort bien connu monsieur votre père, c'était un grand roi». Je trouve cela on ne peut plus sympathique de la part dun artiste sans fortune.
Mais il avait une haute idée de la valeur dun artiste devant la puissance ou la richesse. Plus tard, on lui donna une lettre de recommandation pour le tenancier des jeux de Monte-Carlo qui pouvait lui commander des travaux de décoration dans je ne sais quel établissement qui lui appartenait. Il fit antichambre chez cet individu qui avait débuté dans la vie comme garçon de café, et pendant plus dune heure vit dautres solliciteurs fléchir léchine devant ce potentat. De Groux lui assis auprès dune table resta le dernier et lorsque le nouveau riche lui demanda du haut de sa grandeur : «Et vous que désirez-vous ? » Il frappa durement la table du point en criant : «Garçon un boch ! » On ma conté, mais je ne sais si la chose est vraie tant elle paraît incroyable, quil piquait à la morphine ses enfants lorsquil voulait travailler et quils se montraient trop tapageurs. Somme toute un artiste bien sympathique.
La mort de Manolo me contraint
à reparler de Durrio et des deux cambriolages dont celui-ci fut la victime, car à
loccasion de cette mort, de fausses légendes sont propagées qui pourraient nuire
à la mémoire du pauvre Paco ; jai déjà raconté les deux friponneries dont
sétait rendu coupable le jeune sculpteur catalan ; Dorgelès lété
dernier dans un hebdomadaire dont jai oublié le nom a raconté la chose
daprès ce quil en a entendu dire, bruits qui sortent très certainement de
latelier de Picasso ; daprès ces ragots Manolo avait dit à Paco :
«Je n'ai pas pu vendre tes pantalons, le marchand d'habits m'ayant dit qu'il ne tenait
pas les vêtements pour cycliste». Tous ceux qui comme moi ont bien connu Durrio ne
peuvent croire un mot de cette histoire inventée de toutes pièces par lindélicat
locataire ; ils savent bien que Paco aurait cassé la gueule du cambrioleur qui
voulait ridiculiser sa dupe en répandant un faux bruit dans un milieu qui a toujours
été prêt à faire un sort à une rosserie, lorsquelle pouvait désobliger un
camarade dont la générosité sétait affirmée souvent, même lorsquelle
était le résultat dune privation.
Dorgelès nayant pu obtenir une rectification, je suis bien obligé de la faire pour
lui, Paco Durrio na jamais été ridicule, malgré sa petite taille il avait un
grand air de noblesse en toute occasion, je lui ai vu recevoir des Espagnols dans le
dénuement le plus complet tout comme sil se trouvait en présence dun grand
dEspagne, il fallait entendre de quel ton il pouvait dire : «Quiera usted
Senor ? »
Un autre journal, La France au Combat à propos de Manolo, a conté que ce dernier, organisait avec Paco des tombolas dont les numéros gagnants étaient toujours entre leurs mains. Jai écrit à cet hebdomadaire pour protester contre cette affirmation en ce qui concerne Durrio, dont lhonnêteté, la délicatesse sont trop connues de tous ceux qui lont approché pour que le fait soit non seulement vrai, mais simplement possible. Là non plus je nai pas obtenu une rectification. Dailleurs, si la chose sétait faite de concert avec Paco, celui-ci meût certainement proposé de prendre un de ces billets et den placer parmi les gens que je connaissais. Cette calomnie a été inventée de toutes pièces par ce même friponneau.
Si ces souvenirs que jécris à bâtons rompus navaient dautre utilité que de rétablir la vérité sur les faits et de détruire certaines légendes, je n'aurai pas perdu mon temps.
Mais à la fin de ma carrière quels «vomissements remontent jusqu'aux dents» en étant témoin de la veulerie, de la méchanceté, de la sottise et de la lâcheté dun grand nombre de mes contemporains qui comme moi pourraient porter témoignage et qui se satisfont en souriant dun mot quils jugent drôle.
Durrio a servi autant quil la pu cette fripouille de Manolo. Je me souviens quen 1901 à lexposition du Collège dEsthétique Moderne, il avait imposé deux de ses petits plâtres dont lun était visiblement influencé par Rodin, lautre par Constantin Meunier, et je me souviens des efforts quil faisait pour les faire acheter ; je ne sais sil ny était pas parvenu ?
Fernande Picasso, ainsi que nous la nommions lorsque nous fréquentions la même table chez les mêmes bistrots a raconté dans Picasso et ses amis la délicatesse mise par Paco dans loctroi de ses dons. Je ne suis pas sûr que devenu richissime, le pape du cubisme ait rendu au centuple les bienfaits de son ex ami ; mais jai déjà parlé de ces choses il y a quelques temps, cest quon ne saurait trop redire combien fut grand Francisco Durrieu de Madron et combien petits sont ceux qui veulent le ridiculiser en le faisant passer sous leur toise.
Un véritable conte de fées, cest lhistoire de Félix Roux. Il naquit vers 1860 à Buis-les-Baronnies dans la Drôme sur lOuvèze, de parents dune très modeste condition et dès lécole communale décidait de devenir un grand peintre ; un jour, pendant les vacances, il rencontre un de ces aînés coiffé dune casquette agrémentée demblèmes et lui demande à quelle école il appartenait. Apprenant quil sagissait des «Arts et Métiers», il demande si lon y apprend le dessin et comment on pouvait y être agréé. Suivant les indications du jeune homme il se prépara à passer le concours dentrée ; il fut reçu et là se rendit compte que le dessin industriel ne ressemblait guère à celui quil eût aimé apprendre. Cependant, il persévéra dans lornière où la confusion des termes lavait conduit et devint ingénieur des Arts et Métiers à Aix. Il se rendit ensuite à Paris avec son ami Combaluzier, et pendant plusieurs années végéta comme dessinateur dans diverses industries.
Au moment où lon décida dériger la Tour Eiffel, lon mit au concours des projets dascenseurs. Notre Félix Roux se dit quil pourrait essayer de résoudre ce difficile problème, même si cela ne devait servir quà le divertir pendant ses heures de loisir ; contre son attente, il fut primé et mis en demeure dexécuter la commande ; avec son ami Combaluzier ils réussirent en forgeant eux-mêmes les pièces nécessaires chez les forgerons, usant les crédits pour acheter les gros matériaux, à faire marcher lascenseur. Après cette réussite, ils eurent quelques commandes quils exécutèrent avec 2 ou 3 ouvriers dans un modeste atelier de serrurerie ; ils vivotaient mais ne pouvaient profiter comme il eut été nécessaire et juste du succès de leur invention.
Advint quun entrepreneur de spectacles dont jai oublié le nom, américain si je ne mabuse et si mes souvenirs sont exacts, voulut monter dans un cirque les Derniers Romains.
Dans la piste devaient sélancer des lions, tigres et autres bêtes déchaînées contre les Chrétiens ; mais pour protéger le public, il convenait de faire monter du sous-sol et dun seul tenant une grille assez haute et on le conçoit fort lourde. Le Barnum s était tout dabord adressé à des fabricants dascenseurs américains et français qui jugeaient la chose impossible ; en désespoir de cause il proposa le problème à notre Félix Roux qui létudia, lui trouva une solution.
Lavisé commerçant lui promit alors sil réussissait, de le payer assez royalement pour quil puisse sinstaller confortablement dans lindustrie et ce qui est à sa louange ne manqua pas à sa parole. La firme Roux-Combaluzier était fondée et triomphait, construisant force monte-charge et autres élévateurs.
Combaluzier mourut assez jeune. Roux persévéra seul, mais lorsquil se vit à la tête dun million (million or de 1900) il résolut de consacrer sa vie à son agrément personnel, cest-à-dire visiter les musées de France et de létranger.
Il parcourut ainsi la Belgique, la Hollande, lAngleterre, lEspagne, lItalie venait se reposer à Nice dans sa villa lAvenir sur le mont Boron, ouvrant la façade sur toute la largeur des pièces pour jouir de la vue sur la baie des Anges. Cest là que je le connus intimement ; en 1912 il me conta son histoire ; il était socialiste avec emportement. Après la guerre de 1914, il devint même bolcheviste, malgré les déceptions que son altruisme lui avaient données.
En effet, lorsquil céda sa maison à deux de ses employés sans rien exiger en paiement, il leur laissa même son million à 3 ou 4% pour faire marcher la boite.
En 1910 ou 1911, la firme Roux-Combaluzier faisait des affaires dor, et la vie ayant déjà augmentée à cette époque-là, Félix demanda à ses deux obligés sils ne pourraient pas augmenter un peu le pourcentage de son million ; mais les deux compères sy refusèrent et lui offrirent même de lui rendre son argent dont ils navaient plus besoin. Comme je le chinais un peu sur sa foi en la bonté de lhomme, il mobjectait : «mais non c'est l'argent seul qui est le grand coupable ; lorsqu'il aura disparu, vous le verrez, tous les hommes deviendront meilleurs». Il était inutile de discuter une foi si enracinée.
Cependant, il eut sa revanche ; en 1915, allant en permission, je le rencontrai dans le wagon-restaurant du train qui nous conduisait à Marseille ; il partait se reposer au Mont Boron pendant quelques jours. Ses deux compères avaient été mobilisés, et pour que la maison put continuer à fabriquer des ascenseurs et des munitions de guerre, ils avaient été obligés de recourir aux bons offices de celui quils avaient cru berner définitivement, mais naturellement cette fois Roux imposa ses conditions qui, je men doute, navaient rien de draconien.
Il a pu vivre et mourir en paix jusquà lArmistice dans son paradis niçois.
Je suis heureux de pouvoir narrer ce joli conte de fées très réel et de rappeler la mémoire dun brave homme. Tiré à un trop petit nombre dexemplaires dans lhumanité (sans jeu de mots nest-ce pas). Mais qui réconcilierait avec celle-ci, jusquau plus farouche Timon dAthènes.
Les démêlés de Dorgelès avec la direction des Musées, représentée alors par Monsieur Lafenestre je crois, ne manquaient pas dun certain sel montmartrois.
Ainsi pour prouver à tous combien il était facile de cambrioler le Louvre, il passa toute une nuit dans un sarcophage égyptien, mais le matin lorsquil en sortit, les gardiens lui flanquèrent une tripotée.
Un autre jour il sintroduisit dans les cuisines du conservateur pour donner lalarme en signalant un danger dincendie. Je lui avais aussi soumis une idée quil ne manqua pas de réaliser. ; on venait de couvrir fâcheusement un certain nombre de tableaux du Louvre avec des glaces qui, reflétant les alentours ne permettaient plus de voir la peinture.
Mon Dorgelès arriva un jour devant Les Pèlerins dEmmaüs de Rembrandt, tira de sa poche un flacon, une tasse et un blaireau, fit mousser le savon et après avoir noué une serviette à son cou, commença à blaireauter sa figure ; un gardien affolé courut chercher le brigadier qui croyant avoir affaire à un fou, lui demanda ce quil faisait là ; Roland lui répondit alors : «J'étais venu pour voir des tableaux, je ne trouve que des miroirs et comme je n'aime pas perdre mon temps, vous le voyez je me rase».
Très sérieusement, il me proposa un soir au Lapin Agile daller voler la Joconde, massurant que rien nétait plus aisé. A quelques temps de là on enleva effectivement ce tableau. Jétais en Provence à cette époque et je me demandais sil navait pas mis à exécution son projet ; il nen était rien, mais pendant plus de deux mois il fut surveillé par des anges gardiens qui ne le quittaient pas dune semelle. Lorsquil sasseyait à la terrasse dun café, les deux guéridons voisins se garnissaient tout de suite de quidams dont la mise ne permettait pas de douter de leur honorable profession. Lui samusait à «changer de crémerie» pour les contraindre à faire quelques dépenses. Fort heureusement la Joconde fut retrouvée à Florence et repris sa place au Louvre.
Mais ses farces ont servi à quelque chose puisque lon ne couvre plus les tableaux avec des glaces et les cadres sont mieux fixés au mur.
Dimanche dernier 16 mars, la causerie sur la musique à la TSF a porté sur Eric Satie et lon a rappelé un mot de celui-ci à Ravel où il disait quil apprenait son métier de musicien à la Schola. Le fait est certainement exact car en 1910, je déjeunais avec le créateur des Gymnopédies et des Wagnéries Chaldéennes du temps du Sär Peladan. Notre repas à litalienne chez le père Vincent, au Coucou, place du Calvaire, sétait prolongé devant un certain nombre de bouteilles de Freisa, dAsti Spumante et de petits verres de Grappa, jusquau milieu de laprès-midi, puis nous continuâmes notre conversation dans mon atelier de la rue des Saules.
Satie était étourdissant desprit comme en conviendront tous ceux qui lont connu. Je lui montrais mes dernières recherches en peinture qui sorientaient vers un métier que certains ne manqueront point de nommer académique, bien que je prétende mêtre toujours tenu loin de ces messieurs de lInstitut, et les avoir combattus et abominés. Cest alors quil me dit «moi aussi je cherche à ne rien ignorer de mon métier de musicien, mon éducation ayant été fort négligée par moi-même, mais je suis maintenant les cours de la Schola Cantorum» ; je lui dis alors que je lenviais de pouvoir rechercher des leçons de ceux-là qui avaient un enseignement traditionnel, que je voudrais bien pouvoir en dire autant pour la peinture, mais que hélas ! le métier de peintre tel quil pouvait être enseigné jusquà la fin du XVIII° siècle était perdu à tout jamais et que tous les peintres à venir seraient peu ou prou des autodidactes.
Je nai plus revu Satie jusquen 1920 à une séance de «musique d'ameublement» qui se donnait chez les Barbazanges, rue de la Boëtie en face de Saint Philippe du Roule ; une pièce de Max Jacob qui nétait au fond quun simple «canular» dans tous les sens du mot, car elle faisait bien leffet dun laxatif, était agrémentée (si jose dire) pendant les entractes dune musique dite dameublement par Satie et quelques jeunes musiciens dalors. Je sortis pendant un de ces entractes avec Lombard et en serrant la main à Satie je lui dis : «mon vieux je m'emmaître des forges ; je préfère aller dire bonsoir au bistrot du coin» ; il rigolait mais ne maccompagna point.
Je crois que Satie aurait après 1910 fait une autre musique, si précisément à cette époque de jeunes admirateurs ne len avaient détourné et des éditeurs à la recherche de nouveauté ne lui avaient fait un relatif un pont dor. Il y a cependant des dons certains dans sa musique, et parfois de belles parties dans Socrate par exemple. Mais comme beaucoup de nos contemporains le côté humoristique de lart touchait beaucoup plus que la grandeur et lémotion ce pince sans rire, sous son allure demployé de banque poète, avec son lorgnon de travers, sa barbiche et son sourire malicieux. Il était tout désigné pour aller de pair avec Picasso, Max Jacob, Apollinaire.
Je veux aussi noter les réflexions que je pourrai faire sur tout ce qui intéresse mon métier et que jestimerais devoir être utiles aux artistes qui viendront après moi.
A mon avis, on sest beaucoup trop appuyé sur la définition de Maurice Denis, je lai de mémoire : «un tableau avant toute chose est une surface recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées». Doù il sensuivrait au pied de la lettre, que la devanture dun droguiste pourrait prétendre au titre de tableau. Ce qui paraîtrait excessif même au cubiste le plus convaincu.
Il voulait dire à une époque où le «Salon» et l «Institut» régnaient en maîtres absolus sur lopinion du vulgaire et des sots, quun tableau doit avant tout être de la PEINTURE, ce mot étant pris dans le sens le moins accessible à tous.
Donc pour compléter la définition de Maurice Denis, je dirais que cette même surface pour être une uvre dart doit exprimer une sensation ou un sentiment, c à d une émotion ressentie par le peintre et transmise à un spectateur par le truchement dun «sujet» composé dont tous les éléments sont «ordonnés» puissamment, (selon le mot de Delacroix) mais aussi «intelligiblement» nest-ce pas.
Cest en vertu de ce qui précède que je pose comme un axiome que lon doit condamner le cubisme et tous ses succédanés.
Il est vain dépiloguer sur le «Sujet», il est bien entendu que le buf écorché est une grande et belle peinture, mais les Pèlerins dEmmaüs qui, à ce point de vue ne lui sont pas inférieurs, me transportent dans le monde du Divin et touchent mon cur alors que lautre tableau émeut uniquement mon esprit et mes sens
De la nature du sujet dépend lexpression dune uvre. A mon avis il y a deux sujets : le premier qui est lobjet proposé au deuxième qui est lartiste lui-même ; cest de la collaboration de ces deux sujets que naît un nouvel objet, dans le cas qui nous intéresse le tableau, qui à son tour pourra devenir un sujet démotion pour le spectateur. Il est certain que le Campo Vacino de Corot est un sujet démotion aussi élevé que les joueurs de Cartes de Cézanne, que Don Quichotte de Daumier, que la lutte de Jacob et de lange de Delacroix, que la Création dAdam au plafond de la Sixtine, que le Parnasse des Stanze, que la mise au Tombeau du Titien, les Noces de Véronèse, etc. Etc. Là est lémotion qui nest pas seulement sensorielle, celle que lon rencontre encore dans le plus grand nombre des uvres des peintres dignes de ce nom. On me dira que tout cela est de la littérature ; peut-être, mais dans les élucubrations de tous les assoiffés du génie cest aussi de la littérature et de la pire. Toutes les uvres désossées dont les éléments épars veulent figurer un tableau, ne visent quà la décomposition, à lamorphisme et même lorsquelles ont passé par un il de peintre, elles ne sauraient représenter un objet, ni un sujet, ni à fortiori une émotion. Donc ô peintre ! si tu es un peintre ainsi que le veut la définition de M. Denis, il te conviendra avant dentreprendre un tableau dy avoir été déterminé par une émotion, quelle te soit donnée directement par la Nature, quelle te soit imposée par une inspiration venant directement de ton cur ou par la vision plastique suggérée par le récit dune scène dorigine historique ou littéraire.
Dans les deux premiers cas, je ne saurai te donner un quelconque conseil, à toi de composer ton tableau comme le dictera ton génie ou ton talent. Tu peux ordonner une nature morte comme Chardin, comme Desportes ou comme Cézanne ou comme un japonais. On taura dit à lécole que la composition doit être pyramidale, nen crois rien et ne te fie quà ton humeur ou à ta fantaisie. Jai entendu dire par un peintre qui cependant nétait pas tout à fait un sot que les Lances de Vélasquez étaient mal composées que cela faisait deux tableaux dans un seul cadre. Cest ne rien comprendre à lexpression dun sujet. A ce propos, relire dans le Journal de Delacroix ce quil dit sur lapostrophe de Mirabeau au marquis de Dreux-Brézé et sur lorganisation plastique de cette scène. La composition devient une nécessité absolue lorsquil sagit de peindre un mur à lhuile, à la cire ou à la fresque.
A propos de ce dernier procédé, jai consacré une causerie sur la composition des esquisses et des cartons lors des conférences que jai faites à lEcole des B.-A. du Caire en 1936 et qui ont été éditées par les soins du ministère de B.-A. dEgypte en français et en arabe.
Je madressai ainsi aux élèves : «Vous ne sauriez vous mettre à luvre sur le mur sans savoir très exactement tant au point de vue de la composition, du dessin et des volumes, quau point de vue de la couleur ce que vous allez faire et vous ne prendrez en main vos pinceaux quau moment où vous verrez dans votre esprit la fresque telle quelle sera définitivement».
Ce que je disais pour la fresque est valable non seulement pour la décoration sur toile marouflée ou pour la peinture à la cire, mais aussi pour toute scène imaginée sur une toile de chevalet quelles que soient ses dimensions. Comme je me propose de recopier tout lenseignement de la fresque, il est inutile de faire double emploi et je renvoie le lecteur à la quatrième des cinq causeries.
Entre temps je veux poser noir sur blanc tout ce que lexercice de mon art pendant 50 années et plus ma appris sur la technique de la peinture à lhuile. Parlons dabord de la préparation de la toile.
Il faudra choisir une toile solide plus ou moins épaisse selon ton goût propre et aussi en raison des dimensions du tableau ou du mur qui doit la recevoir. Je conseille la préparation à la colle de peau. Cette colle est en vente dans le commerce soit en baquet toute prête ou, ce qui est mieux en tablettes de colle Totin. Ces tablettes de colle Totin doivent être mises à leau froide dans une grande terrine pendant deux jours pour quelles gonflent en absorbant une partie de leau. A ce moment, vous jetez la colle à raison dun kilog par cinq litres deau très chaude (il faut se garder de laisser bouillir leau). Lorsque la colle est fondue vous ajoutez deux kilogs de blanc dEspagne ou de Meudon et vous les faites dissoudre complètement. Avec une grosse brosse de peintre en bâtiment, vous étendez le liquide sur la toile et vous laissez sécher. Alors vous passez la toile au papier verre très fin, et vous recommencez à étendre de nouvelles couches de blanc deux ou trois fois, laissant sécher et passant le papier verre à chaque opération. Il ne faut pas négliger de verser 3 gouttes de formol pour éviter la putréfaction. Il nest pas mauvais pour les toiles de petites ou moyennes dimensions dajouter 10 grammes de glycérine.
Pour une composition un peu importante par le sujet je ne saurais trop recommander de monter lesquisse en couleurs, de préparer un carton en noir et blanc où il est loisible de se reporter dans le cours de lexécution ; il est bon après lavoir redessiné sur la toile de préparer toutes les figures en camaïeu ainsi que lon opère pour la fresque et, ce qui est encore préférable, peindre toute la toile à la détrempe très légèrement dans le ton de lesquisse. Notre époque en facilitant ce qui paraît être un travail matériel inutile, nous rend un bien mauvais service. Je maccuse moi-même davoir souvent sacrifié cette technique au besoin ou au désir daller plus vite, toujours plus vite ! O siècle de la vitesse que de maux sont commis en ton nom.
Je me félicite davoir passé par des ateliers de décorations de théâtre où les traditions nétaient pas toutes oubliées, il y a 50 ans de cela, ce qui me permet aujourdhui de donner ces conseils à des peintres qui par lexpérience acquise pourront à leur tour les compléter pour le plus grand bien des artistes qui leur succèderont ; ainsi peut-être pourra-t-on retrouver ce métier de peinture à lhuile, perdu depuis David qui a inauguré ce que lon devait appeler «la peinture directe».
Ayant préparé de la sorte une toile de 100, jeus lidée dy appliquer un vernis à peindre et, layant laissé sécher, je fus ravi daise en voyant mon ciel qui avait toutes les qualités de fluidité et dintensité des ciels du Titien et du Véronèse. Par un scrupule imbécile je pensais parvenir à lui conserver ces qualités en échantillonnant mes tons, quelle erreur ! Je ny pus jamais parvenir et mon ciel bien que nétant pas bouché napprochait nullement de léclat que jaurai dû lui conserver.
Lorsque javais 10 ans je reçus du Petit Noël une boite de couleurs à lhuile ! A lintérieur se trouvait une méthode, que je nai pas conservé hélas, par Goupil ; il y avait dans ce petit opuscule un certain nombre de conseils et de procédés pour le broyage des couleurs et pour leur mélange quil serait bon de retrouver et dappliquer. Nous savons tous par ouï dire quautrefois les huiles étaient rendues siccatives par leur exposition à la lumière du jour et que devenues vieilles elles étaient léguées par les maîtres peintres comme un bien très précieux. Nous savons aussi que lon débutait dans latelier par le broyage des couleurs. Ce que nous ignorons cest le degré de fluidité, ainsi que lhuile ou le vernis employés à chaque étape de lexécution du tableau. Nous savons cependant que le Titien recommandait de faire un lit épais de la peinture dans les grandes lumières et de glacer dans les ombres. Oui, mais la façon de poser ces glacis ? Voilà encore une partie du métier parmi les plus importantes que nous ignorons complètement.
Je préconise lemploi de la toile absorbante car de cette façon lexcès dhuile ou de liquide étant absorbé la peinture gagne en solidité et noircira moins. Cependant il faut poser en principe que toute peinture à lhuile noircira. Il faut se souvenir de ce quétaient il y a 50 ans les toiles de Monet et combien elles ont noirci (dans ce cas cest grisé quil faudrait dire) elles ont perdu léclat qui constituait une grande partie de leur charme.
Cest pourquoi je pense quil convient dassurer un bon squelette à son uvre. Certes, si le Titien, si le Tintoret, si le Véronèse lui-même pouvaient revoir leurs tableaux, ils pleureraient. Mais aussi après avoir donné ce tribut à leurs regrets, ils se féliciteraient davoir avant toute chose appuyé leur émotion sur une construction solide que le temps ne pourra abolir et qui conservera toujours sa grandeur, jusquau jour de la mort qui atteindra fatalement luvre des hommes, tout comme elle a eu raison même des beaux vieillards.
Pour les uvres de dimensions moindres, je préconiserai la peinture sur papier de chiffon non préparé que lon maroufle ensuite sur carton, sur bois, sur contreplaqué ou sur isorel.
Maroufler de préférence à la céruse car lon obtient ainsi une peinture qui ne peut être attaquée par les vers du bois qui s arrêteront dès quils parviendront à la céruse qui, ayant complètement séchée devient dure comme de la pierre. Pour ma part, jai utilisé les papiers de Montval que fabriquait Gaspard Maillol, à la forme, avec danciennes voiles lavées à grande eau et débarrassées du sel quelles pouvaient contenir. Cest son oncle le sculpteur qui lavait encouragé dans cette fabrication ; il a cédé ses procédés à Montgolfier qui je lespère, les reprendra dès que les difficultés résultant de la dernière guerre le permettront.
Il ne faudrait pas croire que je suis linventeur de ce subjectile ; il a été utilisé par bon nombre de Hollandais (on avait dexcellents papiers en Hollande), jai eu loccasion de le vérifier et la leçon danatomie de Rembrandt (celle qui a souffert dun incendie) a été peinte ainsi ; Delacroix, Corot, dautres encore ont souvent peint sur papier ; cette manière était recommandée aux peintres qui voyageaient, ils pouvaient ainsi emporter un grand nombre de papiers, et une fois peints, les séparaient par le papier «Joseph». Comme on ne trouve plus celui-ci dans le commerce, je préparais des papiers ordinaires en les couvrant dun côté dun enduit de cire dissoute dans lessence de pétrole : cest le même enduit dont je me sers pour vernir mes tableaux à la cire. Voici comment je le prépare. Tout dabord jachète de la cire pure chez un cirier (rue de la Verrerie à Paris). Ne jamais acheter chez un pharmacien ou chez le droguiste de la cire vierge (au point de vue légal cela peut vouloir dire vierge de cire) car cest tout simplement de la paraffine qui jaunit très rapidement. Cette cire pure vendue en plaques rondes, je la réduis en petits morceaux en faisant des copeaux au couteau. 3 ou 4 de ces plaquettes suffisent ; les ayant placé dans un bocal en verre je les recouvre avec de lessence minérale (ne jamais se servir dessence de térébenthine) et jattends après avoir bouché le bocal que la dissolution de la cire soit complète (environ 36 heures). Nous avons alors une pâte quil est aisé détendre avec une brosse plate (queue de morue) sur la peinture en ayant soin de bien recouvrir toute la surface de haut en bas, de gauche à droite à plusieurs reprises pour éviter des stries qui seraient toujours trop visibles. Lon voit alors toute la surface comme si elle était embuée, elle ne miroite plus. Laisser lessence sévaporer, cela demande 2 ou 3 jours. Avec une brosse à chapeaux et ensuite avec une flanelle de laine on lustre toute la surface dans tous les sens en ayant bien soin de terminer de haut en bas ainsi quon a fait en passant la cire. Lon obtient ainsi un vernis mat encaustiqué. Il faut prendre une précaution pour éviter que des amateurs bien intentionnés ne vernissent par la suite le tableau avec un vernis à lalcool. Derrière la toile ou le panneau indiquer que le tableau a été encaustiqué, faute de cela, il arriverait ce qui est arrivé pour plus dun Gauguin (qui utilisait ce procédé), on dénaturerait complètement luvre. Derrière mes tableaux, jimprime avec un tampon de caoutchouc : Tableau encaustiqué. Ne pas le vernir, lustrer en frottant de bas en haut avec un chiffon de laine.
Malgré cette précaution il est arrivé quun amateur hollandais ayant confié une de mes natures mortes à un encadreur qui ne connaissait pas le français, celui-ci après avoir encadré le tableau le vernit par-dessus mon encaustique. Lamateur me rapporta le tableau pour que je fasse disparaître le fâcheux vernis, et cela ne me fut pas commode ; jy parvins cependant et cirai de nouveau la toile. Sil est besoin de nettoyer le tableau encaustiqué, passer sur la surface avec les plus grandes précautions des tampons douate garnis dessence minérale (pas de térébenthine) de façon à ne pas atteindre la peinture elle-même, laisser sécher pendant quelques jours et ré-encaustiquer ensuite comme je le dis plus haut.
Lorsquon entreprend un portrait je pense quil est nécessaire den étudier le dessin au crayon sur un papier qui restera comme témoin à côté de vous lorsque, layant reporté sur la toile, vous peindrez sur votre camaïeu. Il sera bon de vous référer à lui lorsque vous vous éloignerez du dessin primitif.
Je nai pas lintention de vous enseigner lesthétique cest purement affaire à vous, je vous livre seulement les réflexions que jai pu faire au cours de ma vie de peintre, mais uniquement sur le métier et les procédés.
On naît peintre de talent simple ou grand ou peintre de génie, il est impossible à un professeur de donner ce que la nature a refusé. Je sais hélas trop peu de choses du métier de peintre, je nai aucune honte à lavouer ; ceux qui prétendent le connaître entièrement aujourdhui sont tout simplement ou des menteurs ou dorgueilleux imbéciles. Bouchez vos oreilles lorsquils vous affirmeront de telles sottises et moquez-vous de leurs conseils comme vous pouvez vous moquer des industriels qui prétendent vous enseigner le dessin en un certain nombre de leçons ainsi quils laffirment avec croquis à lappui, à la 4° page des journaux.
Si chemin faisant il me revient à lesprit quelque recette utile, je ne manquerai pas de vous en faire part. Pour linstant je vais vous parler dun métier que je me flatte de connaître ayant exécuté daprès un traité fort complet du 14 ° siècle, le Livre de lArt de Cennino Cennini plus de 500 mètres carrés de peinture à la fresque.
Pour rendre plus accessible les écrits du vieux peintre florentin, jai écris un cours en cinq causeries, me servant aussi de remarques pertinentes de Paul Baudoin qui après Victor Mottez (traduction du Livre de lArt), a exécuté très peu de temps avant Piot, au XX° siècle, des fresques à Rouen et à Paris.
Dans une première causerie, je me livrais à des considérations générales sur la peinture à la fresque :
Le nom fresque a été donné à une peinture à leau exécutée sur mortier frais, du mot italien a fresco qui est un diminutif de pittura al fresco (peinture sur le frais).
Cest donc à tort que lon a désigné sous ce nom des peintures décoratives du XIX° siècle sur toiles marouflées ou exécutées à lhuile et parfois à la cire sur un mur sec. Il ne faut pas sen étonner outre mesure, ne parle-t-on pas couramment dun poème, dun livre, dune musique où lauteur a brossé une large fresque ! !
Cette imprécision dans les termes na rien détrange à notre époque.
Avant mon voyage en Haute Egypte, je croyais que le procédé de la fresque était connu il y a 6000 ans dans la vallée du Nil. A la vérité, je nai rencontré que des peintures à la détrempe duf sur un enduit de mortier très fin analogue à celui de la fresque, mais les tons étaient passés à sec. Il semble que le procédé à la fresque a été connu en Crète ; mais très certainement à Mycènes où jen ai pu voir des fragments décoratifs qui ont résisté aux intempéries, ce qui leur donnerait à peu près 3000ans dexistence ce qui nest pas si mal.
Par un heureux hasard, un maçon ayant crépi son mur tout fraîchement eut lidée de le peindre avec une eau chargée docre qui se trouvait là ; enchanté par la vue de la belle couleur des murs de sa maison lorsque lenduit eut séché, il appliqua sans doute cette nouveauté aux habitations quil construisit par la suite en utilisant les différentes couleurs mises à sa disposition par la nature, cest-à-dire tous les oxydes de fer et la chaux dont il se servait déjà.
La peinture à la fresque naquit sans doute ainsi, comme il en est arrivé pour la plupart des grandes découvertes humaines. Comme un bonheur narrive jamais seul, il put se rendre compte que les murs ainsi colorés, en outre de la satisfaction quils procuraient à ses yeux et à son esprit résistaient mieux aux intempéries.
Et ce sont là les deux vertus incomparables de la peinture à la fresque : couleur dont aucun procédé ne peut concurrencer la fraîcheur, durée presque illimitée de luvre qui ne disparaîtra quavec le mur.
Cette technique, à ma connaissance, na pas été employée par les Egyptiens ainsi que je viens de dire plus haut. Mais par la Crète, par la Grèce, le procédé fut importé en Italie qui a conservé les décorations les plus importantes que nous ait léguées lantiquité Méditerranéenne, et ceci grâce à léruption du Vésuve qui en ensevelissant Pompeï sous la cendre, pendant près de 1700 ans a protégé des invasions barbares, de la malice des hommes et de leurs modes impitoyables, les plus anciens témoignages de la peinture murale.
Byzance maintenant la tradition jusquau 15° siècle, la transmit aux autres pays chrétiens dorient en Europe. Par léglise orthodoxe, les peintures murales étaient réservées aux basiliques les moins fortunées ; leurs rivales, les mosaïques, plus dispendieuses étant lexception.
Il est probable, nous nen avons aucune preuve cependant, que les villas et les églises gallo-romaines étaient décorées par ce même procédé, les peintures murales du XII° et XIII°
qui subsistent permettent de laffirmer. Les Imagiers, souvent des moines ou des clercs, se rendant de moutiers en château ont permis au flambeau de ne pas séteindre.
Les églises romanes étaient entièrement peintes à fresque ; si les églises de style ogival nont couvert déléments décoratifs que les piliers, les chapiteaux, les nervures et les voûtes, cest que la muraille souvrait sur le ciel par de grandes verrières.
Cest à ce moment que lItalie va faire triompher la Fresque et du XIV° au XVI° siècles en une série ininterrompue, des centaines de décorations dans les églises, dans les palais publics, dans les demeures princières, sur les murs, sur les portes des cités, nous proposent les plus beaux exemples de ce que peuvent produire le génie ou le talent des artistes, lorsquils sont conduits par une technique immuable, à la fois traditionnelle et pleine de souplesse dans son emploi, qui permet à lémotion éprouvée chaque jour et à chaque minute de lexécution, de sappuyer sur une construction patiemment élaborée.
Par quel miracle tant de muraille ont-elles pu être superbement décorées par des centaines de peintres nés dans toutes les cités de la péninsule ? Comment les chefs dEcole guidés par leur génie et formant des lignées dartistes à leurs images, à peine légèrement décolorée, peuvent-ils sexprimer avec le plus grand talent ?
Une des principales raisons fut la glorieuse vie du saint homme dAssise, le doux Saint François qui apporta avec lamour de toutes choses de la nature loccasion de les représenter plastiquement. Il meurt en 1226 et très peu de temps après sa canonisation, les bons Pères franciscains vont élever la basilique et demanderont à Giotto den décorer les murs pour magnifier les belles histoires de la vie du Saint. Quels heureux effets devaient en résulter.
Les moines byzantins, bien quils fussent les héritiers directs des artistes grecs, se bornaient à illustrer les scènes de lEcriture Sainte selon les canons dont ils ne pouvaient séloigner : les acteurs des drames sacrés avaient une place assignée, des types, des vêtements, des attitudes, des couleurs mêmes, fixés une fois pour toute par la tradition séculaire.
Giotto eut la bonne fortune davoir à composer des scènes de la vie quotidienne, dimaginer des gestes familiers répondant aux nécessités de sujets qui navaient jamais été traités et où les visages, les costumes devaient être choisis parmi ceux de ses contemporains. Ceux-ci possédaient la tradition orale de faits relativement récents, quelques-unes même pouvaient avoir connu les acteurs de ce nouvel évangile Margaritone dArezzo avait même laissé des effigies du Saint quil avait vu de ses propres yeux.
Bien servi par son Génie et mieux encore que Cimabue, Giotto sut réaliser de façon définitive toutes les parties du programme donné, résoudre les nouveaux problèmes qui étaient posés. (A suivre depuis le 1° alinéa de la page 4 des causeries sur la fresque, éditées au Caire, jusquau point final de la page 45, en observant les corrections marginales).
Bien que je risque de me voir traiter de radoteur en revenant sur les idées qui me sont chères, je veux retranscrire des réponses faites jadis à des enquêtes ; entrautres celles sur la supériorité du sujet dans luvre dart, adressée à M. Guillaume Janneau en août 1924.
Il nest pas douteux que M. Maurice Denis est dans le vrai en estimant que luvre dun grand peintre atteint les plus sublimes sommets lorsque son esprit est exalté par un sujet «noble» ainsi que lon disait au début du siècle qui a précédé le nôtre.
Lexemple choisi par lui est typique ; de même plus près de nous, il est certain que lémotion contenue dans les Massacres de Scio est dune qualité plus haute que celle de la nature morte au Homard du legs Moreau-Nélaton.
Une «Maternité» quelle que soit lélévation du sentiment qui linspire, négalera jamais une Madone de Duccio tenant lenfant Jésus dans ses bras.
Il est un axiome indiscuté : «le contenant est toujours plus grand que le contenu». Qui pourrait en un siècle où lon accepte que les vérités mathématiques, trancher définitivement le différent qui divise les artistes depuis le triomphe des théories réalistes et naturalistes, un peu périmées, datant de 1850.
A cette époque, les peintres las de voir les sujets «nobles» maltraités par lAcadémie qui ne savait plus peindre et qui ne pensait pas noblement, affirmèrent que seule la qualité de la peinture importait, et que la représentation directe dun objet était un motif dart se suffisant à lui-même.
Cela est devenu pour nous une vérité de la Palisse. Mais si bien que de surenchère en surenchère on est arrivé à la suppression totale de lobjet, le but poursuivi par certains peintres (fort défendu littérairement, et donnant lieu à quelle littérature !) ne dépassant guère celui du droguiste combinant les volumes et les couleurs de sa devanture.
Ainsi, il a été prouvé par labsurde que lartiste avant toute chose devait être doué dun il de peintre. Je suis étonné quune telle proposition ait nécessité tant de luttes et un tel déluge de mots. Cependant cette opinion a prévalu à un point tel quaujourdhui lon a remplacé un poncif par un autre, mais au fond des choses «l'Ecole»est toujours «l'Ecole» même lorsquelle émigre de la rue Bonaparte vers Montparnasse ou Montmartre. Les modèles de la Place Pigalle font faillite au moment exact où les épiciers senrichissent grâce aux pommes de Cézanne.
Et puisque je prononce le nom de Cézanne, comme il a été mal compris ! comme on a défiguré tous ses mots ! Comme on les a pressurés pour tenter den extraire le vide ! Funeste manie des niveleurs que la grandeur offusque.
Cézanne a dit et on loublie trop volontiers : «un art qui n'a pas l'émotion pour principe n'est pas un art» Il parlait de lémotion directement éprouvée devant un des motifs que lui offrait la nature, mais à son insu (est-ce bien à son insu ? relisez le magnifique livre de notre grand et cher Joachim Gasquet).
Une nouvelle émotion cérébrale celle-ci, venait se superposer à lémotion purement visuelle. Il choisissait et son esprit développait un grand sujet : cest ainsi que devant la Sainte Victoire, il ne cessait de penser aux Teutons défaits par Marius dans ces plaines riches des meilleurs blés du monde, dominés par ces belles lignes de montagnes où se retrouvent lordre et la mesure enseignés par les Grecs et les Romains qui les ont nommés lOlympe de Trets, le Mont Aurélien.
Les peintres uniquement réalistes (et même surréalistes nest-ce pas) ont satisfait le besoin actuel de paresse desprit. Il faut quun amateur puisse dire après un seul coup dil donné à un tableau, cest de untel, et jeter négligemment les mots «Cézanne», ambiance, respect des valeurs, luminosité, volume, etc. Cela vaut tant !
Il est nécessaire de sattarder devant le plafond de la Sixtine, les Chambres du Vatican, les Tintoret de lEcole Saint Roch, La lutte de Jacob et de lAnge à Saint Sulpice, les pèlerins dEmmaüs du Titien ou de Rembrandt au Louvre, avant den goûter, non seulement le charme de la chose peinte, mais aussi et par-dessus tout, les émotions profondes que ressentiront ceux qui rediront après le poète :
«Car c'est vraiment Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule dâge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité ! »
Les luttes et les triomphes du réalisme nont point fait déchoir le grand et le noble sujet, nest-ce pas Chassériau, Puvis de Chavannes, Paul Gauguin !
Cest pour M. Maurice Denis un titre à notre reconnaissance de lavoir affirmé dans son uvre peinte et dans ses écrits.
Pour me résumer, je dirai volontiers avec Pascal : «Qui veut faire lAnge fait la Bête» (Lorsque les ailes font défaut, cest ainsi quil convient de lentendre). Mais, parlant mathématiquement : la réciproque nest point vraie et qui consent à faire la bête ne fera jamais lange.
Un architecte de Nice que jeus loccasion de connaître lorsque je peignis deux fresques sur les murs de lécole Bischoffsheim me contait quun de ses clients aurait désiré faire exécuter par Matisse une grande décoration dans la villa quil faisait construire. Larchitecte ayant été reçu par lartiste lui demanda le prix quil demanderait pour son travail. Il reçut la réponse suivante : «Voici une toile de 8, elle vaut 50 000 francs, une simple règle de trois vous donnera la somme que je devrai recevoir». La toile de 8 mesurant 46 centimètres sur 38, cela aurait donné 290 000 francs au mètre carré, soit la bagatelle de 29 millions davant 1914 pour cent mètres carrés. Inutile de dire que lAméricain ninsista pas.
Vers 1907, Matisse a exécuté 3 panneaux décoratifs pour les paliers successifs dun escalier dun hôtel particulier ; il mexpliquait que le plus agréable était destiné au premier étage, et le moins bien venu au dernier, il ne se doutait pas quen agissant ainsi il faisait une farce dun goût déplorable à celui qui devait escalader le troisième.
Il me vient à lesprit que jai à peine cité le nom de Pierre Paul Plan qui fut cependant dun caractère fort original, ami de Paco Durrio et de Charles Morice, pendant de longues années et avec qui il se fâcha pour des causes les plus futiles quon puisse imaginer.
Ce grand diable de genevois dont la face maigre au nez proéminent sornait dune moustache et dune mouche qui évoquaient irrésistiblement laspect Napoléon III avait une forme desprit dune telle causticité quil se fit le plus grand nombre dennemis possible.
Il débuta dans le journalisme au Temps à lépoque des troubles du quartier Latin. Ayant assisté aux premières scènes démeute, Hébrard le chargea de suivre cette affaire, et cela lamena à se présenter à lHôtel Dieu où lon avait hospitalisé des blessés quil voulait interroger. Les policiers voulurent tout dabord sy opposer, puis durent céder mais layant suivi à la sortie ils lassommèrent sur le quai où il fit le mort et quelques minutes après, il revenait à lHôtel Dieu en qualité de malade.
On lui dépêcha le commissaire de police du quartier qui lui fit raconter toute son histoire en lui témoignant un bienveillant intérêt, puis lui fit signer une déposition que le blessé encore étourdi approuva sans la lire. Mal lui en prit car le digne représentant de la loi lui faisait dire quil avait insulté les argousins. Cela fit toute une histoire avec son journal ; heureusement, le directeur de lHôtel Dieu le garda en qualité de malade jusquau jour où les troubles ayant pris fin, les esprits moins échauffés, la police daigna loublier !
Il fut par la suite choisi par le Temps comme correspondant à Rome où il habitait Via del Babuino où nous allâmes le voir avec Dufrénoy. La maison tenue par sa femme Marie Alix était accueillante et arrangée avec un charme très artiste. Cest là que nous vîmes Mgr Duchesnes, prélat onctueux et dune finesse pleine de bonhomie ; grâce à lui, nous pûmes voir les appartements Borgia au Vatican, nous navions plus dambassadeur auprès du Saint Père, grâce au petit père Combes, et les Français nétaient pas toujours bien reçus sils ne montaient patte blanche. Cest Mgr Duchesnes qui disait en parlant de la mort du Cardinal Mathieu :
Sil est au ciel il croit en Dieu».
Pierre Paul Plan venait de faire éditer par lImprimerie Nationale une étude fort complète sur les textes de Rabelais ; il eut besoin de lexemplaire unique du Pantagruel de Dresde et la bibliothèque de cette ville voulut bien le communiquer.
Il mit à profit cette générosité en photographiant lexemplaire unique et le faisant reproduire en «fac similé» ; on en fit un tirage limité, quil dédia assez ironiquement au conservateur de la bibliothèque.
Abel Lefranc layant qualifié dautodidacte dans un de ses articles, un peu plus tard, Plan lui renvoya la balle en le traitant dhétérodidacte.
Ces messieurs de lInstitut ne sont pas tendres pour ceux qui ne doivent rien à leur enseignement ; il en fut longtemps ainsi pour Mario Meunier dont lhellénisme est tellement étranger à leur pédantisme. Les Pions de lUniversité et les critiques nourris du lait un peu suri de lEcole du Louvre, ne voient en tout que littérature ou matière à littérature, il nest pas un seul dentre-eux qui soit poète ou qui entend la poésie ; je mets bien au-dessus deux un P.P. Plan, un Léo Larguier, un Charles Morice.
Messieurs les conservateurs savisèrent un jour de découvrir les peintres de la réalité et mirent sur le même plan un Louis Le Nain et un de La Tour, cela représente un défaut dadaptation de lil et de lesprit. Le peintre des paysans du XVII° siècle doit être situé par rapport aux peintres des effets de chandelle, tout comme Verlaine si on veut lui comparer François Coppée.
Trop indépendant dallure, Pierre Paul Plan ne pouvait réussir dans le monde diplomatique de Rome et le Temps le rappela à Paris. Dégoûté du Journalisme, il ne consentit plus quà prendre une place de correcteur à limprimerie du Matin. Lisant un jour dans larticle dun de ces messieurs : «Comme Briarée qui reprenait des forces en touchant terre...», il retourna le papier à son auteur, écrivant en marge : «Monsieur veut peut-être dire Antée ? ...» le folliculaire mit un simple «oui» rageur en face de la demande.
Il fit enfin quelques reportages au Journal des Débats cependant quil publiait en lannotant une copieuse correspondance de Calvin.
Au Lapin Agile, je rencontrais aussi Chaffiol Debillement, lauteur des poèmes les «Miroirs ternis» et aussi après la guerre de la Bataille des Changes, ainsi que Seheur qui à cette époque fabriquait des miroirs dont le dos sornait dune réclame. Dans ce même atelier de la rue Caulaincourt il se mua en éditeur et cest pour lui que jai illustré de lithographies le beau livre de Paul Arène : Domnine.
Seheur rappelait assez bien logre tel que je me le représentais dans ma plus tendre enfance. La graisse transsudait par tous ses pores, cétait un ogre, mais un ogre hilare.
Ce quil pouvait engloutir était inimaginable. En sus du repas du Lapin Agile, lequel pour 2 francs nous offrait un potage, 4 hors-duvre, un gros plat de viande et légume, p. ex. : choucroute avec saucisson et jambon entier ou gigot dont on pouvait reprendre à volonté, salade, fromage, fruits, vin à indiscrétion et avec le fromage un verre de Mercurey. Un gros appétit tel que le mien à cette époque y trouvait de quoi se satisfaire amplement ; cependant, outre cela Seheur un soir prit en supplément une livre de beurre, une boite de maquereaux du capitaine Cook, un grand saladier de pommes de terre à lhuile et au vinaigre, une entrecôte de 4 f 50 (ceci en 1908), un fromage de camembert ; à deux heures du matin je le retrouvai avec sous le bras, un pain de 4 livres quil avalait tout sec, morceau par morceau.
Hé ! bien cet ogre fut fait prisonnier en 1914, ses amis civils lorsquils apprirent sa détention lui envoyèrent tant de colis quil put se sustenter convenablement et sauver de la faim cinq de ses codétenus. Parmi eux, se trouvait Mario Meunier, qui lui, fut envoyé dans un camp de représailles où il souffrit mille maux. La Croix-Rouge de Genève réussit à le sauver en obtenant son internement en Suisse jusquà la signature de lArmistice.
Seheur lors de son premier mariage avec une bonne petite bourgeoise (cela ne pouvait coller évidemment) enterra sa vie de garçon chez Callé, qui à son habitude, avait voilé toutes les ouvertures, si bien que vers les onze heures du matin, le chaud de vins se faisant ouvrir pour récupérer ses bouteilles vides, lui rappela quil devait convoler devant le Maire à dix heures ;
Entièrement nu, il se rhabilla en toute hâte et dévala vers la mairie où il trouva les gens de la noce furieux, la mariée en larmes et lofficier dEtat Civil fortement courroucé, ne lui cachant pas sa désapprobation. Lunion se trouva prononcée malgré tout, mais ne dura guère comme on peut limaginer.
Tous ces souvenirs me reviennent peu à peu. Il en est ainsi pour tous mes anciens camarades qui ont uvré dans la littérature. Dorgelès, Carco, publient leurs mémoires. A notre âge ainsi que le disait à Vigny qui lui demandait sa voie, je ne sais plus quel académicien, - on ne lit plus, on relit. En vérité on radote plus ou moins et je néchappe pas à la loi commune. Javais projeté déditer un album de lithographies que jaurais intitulé : «Mes amis les poètes». Mais ces messieurs ne surent trouver une journée à sacrifier pour venir poser devant moi. Ils disposent de moins de loisirs que nen avait Louis XIV qui, sans abandonner les affaires de lEtat, trouvait le moyen de poser longuement devant peintres et sculpteurs. Est-ce que cela ne situe pas notre époque ! Ce nest plus celle des où les quatre amis dont parle La Fontaine au début de sa Psyché pouvaient donner toute une journée aux champs ou à la rigolade ! «Chi va piano, va sano, et chi va sano va lontano». Ce nest pas la formule de notre temps !
En 1929, à une enquête sur Delacroix à loccasion du Centenaire du Romantisme, je répondais : «Ceux qui ne déchiffrent pas aisément la pensée de l'homme dans son uvre peinte ont lu avec étonnement dans son journal combien son art lui paraissait étranger aux doctrines romantiques».
Amaury-Duval, confirme ce jugement en rapportant une conversation quil eut avec Delacroix lors de lexécution dun concert Berlioz ; il disait en réponse à une question du jeune peintre :
«On nous a souvent comparé,
Mais je nai mérité
Ni cet excès dhonneur, ni cette indignité ».
Ses contemporains, et aujourdhui encore nombre de critiques et dartistes ont confondu la fougue naturelle à un tempérament vibrant de lyrisme, avec une exaltation désordonnée ou qui veut paraître telle.
La coupole de la bibliothèque du Sénat à mon avis son uvre décorative la plus achevée me permet daffirmer quil fut légal des plus grands de la Renaissance, non seulement du Tintoret dont il paraît être le frère à trois siècles de distance, mais aux plus classiques, à Raphaël lui-même. Le Raphaël du Parnasse, de la Messe de Bolsène, de lIncendie du Borgho, de lEcole dAthènes enfin. Nous rencontrons chez lui les mêmes principes de lordre : Hiérarchie, Subordination, Convenances. Ces vertus majeures mettent en relief le génie du coloriste qui ne connaît point de détracteurs.
Si paradoxal que cela puisse paraître aux yeux des critiques superficiels, tous les décorateurs, de Chassériau à Puvis de Chavannes, de Paul Gauguin à Maurice Denis ont à son exemple «ordonné avec puissance» ainsi quil disait lui-même. Chose que le père Ingres ignorait absolument ; on peut sen convaincre dans lAge dOr au château de Dampierre, où toutes les figures sont des dessins recherchés dans ses cartons et assemblés tant ben que mal ; des figures quil avait recouvertes ont remonté et on les voit réapparaître sous les couches supérieures. Cest donc au nom dIngres que jaccolerais lépithète de Romantique et je mobstine à penser que Delacroix est un pur classique.
Le virus du Romantisme nous le retrouvons aujourdhui chez Picasso, et tous les cubistes, sans oublier les surréalistes et leurs succédanés. Lavenir jugera plus sainement de toutes ces balivernes et les traitera à leur tour de vieilles perruques.
Certes je suis bien loin de mépriser le romantisme et les romantiques lorsquils se nomment Berlioz ou Victor Hugo, mais mon goût se porte de préférence vers les Classiques, Gluck ou Racine.
Est-ce le goût du classicisme qui mamène à parler de Lourmarin et des amitiés que jai pu rencontrer dans son château en cet été de 1947 passé non loin de là à Cadenet ? Oui car ici «tout nest quordre et beauté, luxe, calme et volupté ».
Dès ma plus tendre enfance le nom de Lourmarin métait familier ; là sétait retiré mon grand-père, là mes tantes furent receveuses des postes, là ma grand-mère mourut en 1875. A lâge de 10 ans, javais même copié un petit paysage dune dame peintre du cru, avec des couleurs sans danger que javais broyées à lhuile dolive et qui ne voulurent jamais sécher.
En 1909, je navais fait que traverser le pays, allant dApt à Pertuis, et je navais quentrevu la belle ruine du château qui nabritait plus que des oiseaux et par occasion, des gitans qui se rendaient aux Saintes-Maries ou qui en revenaient. Jétais en compagnie de Paul Bourdin qui était venu en 1907 me rejoindre à Sienne, nous devions écrire en collaboration un livre sur les peintres Siennois ; je lui avais fourni pas mal de notes dont il avait tiré létoffe de quelques chapitres séchelonnant du XIV° au XVI° siècle. Ce livre na jamais paru parce que je nai jamais eu le courage de parler des peintres que nous nommions les Beccafumi, du nom de lun dentre les plus célèbres.
Paul Bourdin était maire dApt et avoué dans cette ville, il édita un petit journal hebdomadaire qui sintitulait Petite Gazette Aptésienne. Mais écrite dans une langue quignorent les grands quotidiens, elle pénétra jusque dans les milieux littéraires de Paris. Plus tard il écrivit quelques romans mais ce nest que tout récemment quil put trouver un éditeur. Dans les éditons des «Terrasses de Lourmarin» il donne un «Eloge de Carpentras», petit chef duvre de fine ironie, régal de lettres qui ravira daise le chercheur qui les dénichera dans un siècle.
Cest donc en sa compagnie que je vis ce château de Lourmarin que je devais revoir restauré avec goût en 1923. Cest lui qui me mit en rapport avec Laurent Vibert et ses amis qui contribuèrent à donner une nouvelle vie à cette magnifique ruine, et miracle bien rare, sans quelle perde de sa grandeur et sans donner un regret à ceux qui lont vue dans sa décrépitude romantique.
Parmi ces amis qui devinrent bientôt les miens, je parlerai tout dabord de Georges Rémond comme étant la figure la plus singulière et la plus attachante. Il avait connu Georges Dufrénoy à Venise et ce grand et fort bourguignon maccrocha tout de suite en me parlant de la peinture de mon ami et des grands crus de la Côte de Nuits et de celle de Beaune. Côtes que je devais connaître beaucoup plus tard lorsque je fut décoré chevalier du Taste-Vin dans le caveau nuitton en 1934.
Georges Rémond avait la passion du voyage et en compagnie de «Beppi Martin» peintre et ami de Laurent Vibert, il avait visité l'Abyssinie et descendu le Nil à pied jusquen Alexandrie. Il fit aussi en correspondant de guerre, les campagnes avec lEtat-Major Turc contre lItalie, puis contre les Etats Balkaniques.
Il sétait lié damitié avec Mustapha Kémal qui devint après la guerre 1914-18 Atta Türk, chef de la jeune République ; et aussi avec Azis Pacha El Mokri qui, je ne sais pourquoi fut condamne à mort par Atta Türk ; Georges Rémond alla trouver le maître de la nouvelle Turquie et lui dit : «je ne tai jamais rien demandé, je te demande la vie dAzis». Lui répondant dun geste de la main comme pour chasser un insecte : «Quil sen aille ! » dit le Potentat.
Il put partir, gagner lEgypte, y devenir précepteur militaire du jeune prince et à la mort du roi Fuad, le nouveau roi Farouk le choisit comme généralissime. Pendant la guerre de 39-45, les Anglais exigèrent son renvoi ; Azis parti en avion, eut une panne dans le désert, fut repris et je ne sais ce quil est advenu de lui.
Quant à Georges Rémond qui à cette époque remplissait les hautes fonctions de Directeur des Beaux-Arts dEgypte, on le fit également dégommer ; sortant dune audience où le roi lavait nommé surintendant des Palais Royaux, il fut saisi par les sbires dAlbion, jeté nu dans un cul de basse fosse où il fut battu par des nègres et où il serait mort si le hasard navait amené le Ministre de Suisse qui, le voyant dans cet état, menaça le résident anglais des foudres de la Croix-Rouge de Genève si la liberté ne lui était pas rendue.
Rémond pu donc revenir en France où le Maréchal Pétain le désigna comme Directeur de la Casa Vélasquez ; il résida en Espagne jusquà ces derniers temps et fut rappelé au Caire par le roi Farouk qui lui confia de nouvelles fonctions.
Lors de son proconsulat aux B.-A. dEgypte, il me désigna pour enseigner la peinture à la Fresque à lécole des B.-A. du Caire ; il créa un musée de peinture, fit venir de France dautres peintres, entrautres Riou et Beppi Martin qui y réside encore. Celui-ci petit bonhomme, je dis petit car il natteint même pas ma taille qui cependant nest pas très élevée, yeux vifs, barbiche blanche de chasseur de Vincennes sous Napoléon III. Il était aussi très lié avec Charles Martel mort peu après la résurrection du château ; ils avaient vécu tous trois à Venise et sétaient retrouvés durant la guerre à Salonique où Georges Rémond dirigeait le service photographique de larmée. Grâce à lui on put photographier tout lart byzantin en Grèce, particulièrement au Mont Athos, et dans les monastères de Météores.
Un des photographes était dans le civil marchand de fromages et lorsquun higoumène se refusait à ouvrir une cachette où de vieux manuscrits, dantiques icônes avaient été mises à labri, il sécriait dun ton sans réplique : «Je tordonne douvrir ce caveau au nom du Syndicat du Camenbert ! »
Le plus drôle est que cela réussissait à chaque coup et les spécialistes peuvent grâce à lui connaître des pièces inestimables qui navaient pu revoir le jour depuis des années, des siècles parfois.
Henri Bosco, le pasteur Nougat qui prit comme pseudonyme Noël Vesper- sétaient aussi rencontrés à Salonique, avec les amis lyonnais de Laurent Vibert : Mathieu Varille, Jean Conte, etc. Se forma à Lourmarin un milieu bien sympathique et que je fréquentai assidûment par la suite, surtout lorsque je pus apprécier leurs caractères.
Noël Vesper, petit, raplot, brun, descendant des Vaudois de Mérindol, vivant, vibrant, pasteur adorant les icônes, faisant de la peinture, de la philo, des vers français et surtout à mon sens des poésies provençales dune grandeur et dune émotion auxquelles il natteignit pas dans sa seconde langue (tout le monde comprendra que cest la française que je qualifie ainsi !). Il ne devait pas être très bien vu par le Consistoire qui je le pense devait le considérer un peu comme hérétique. Sa fin fut déplorable en tous points ; sa femme pendant loccupation allemande sétait fort compromise en paroles, car je suis certain quelle ne dut jamais dénoncer quiconque. Son mari ne leut pas supporté. A la libération des maquisards du Lubéron se saisirent du ménage, lentraînèrent dans la montagne, et condamnèrent Laure à la fusillade ; Noël Vesper dit à ces juges improvisés : «Si vous tuez ma femme vous m'abattez-moi aussi». Et le crime fut consommé.
Il y a un commandement «Tu ne tueras point». Tuer une créature humaine est abominable, mais mille fois, mille fois plus encore tuer un créateur, tuer un poète ; il est odieux de guillotiner André Chénier, sous couleur de patriotisme.
Sil y a une Géhenne comme laffirme Dante, au plus profond du gouffre Satan imposera les supplices les plus affreux aux bourreaux de Noël Vesper qui, très certainement naimaient pas leur patrie aussi profondément que pouvait le faire notre ami.
Henri Bosco était aussi un des familiers de Laurent Vibert. A cette époque, il était professeur à lInstitut Français de Naples ; plus tard il fut nommé au lycée de Marrakech et ne manquait pas de passer ses vacances au château. Poète, romancier, il composait aussi des chansons, paroles et musique, quil accompagnait sur son violon. Elles furent éditées aux Terrasses de Lourmarin ; la plupart commémoraient un évènement par exemple le mariage de Jean Grenier. Lune delle où je jouais le premier rôle avait pour refrain :
«Si le laurier est à Phoebus,
Qui en fait couronnes insignes,
Et si la myrte est à Vénus,
Nous voulons couronner de Vigne
Les tempes de Girieud-Bacchus»
Cest me proposer à ladmiration des hommes à venir en qualité de parfait ivrogne. Le moins que jen puisse dire, cest que cette réputation est exagérée, et Bacchus nétait pas à lexemple du gros Silène, saoul tous les jours. Bien quà lexemple de Delacroix je nai jamais reculé devant une légère pointe de vin, et même une pointe assez aiguë de temps à autre.
Bosco a publié plusieurs beaux romans depuis Pierre Lampédouze jusquau Jas Théotime, à lAne culotte, etc. Qui lui ont valu lan dernier un prix de lAcadémie. Il nen restera pas là, il est taillé pour laisser une uvre nombreuse.
Mathieu Varille, industriel, gourmet et bibliophile lyonnais était aussi un ami de Laurent Vibert. Il devait plus tard acquérir et aménager un petit mas face au château : Casteù on sé. Il a publié de nombreuses plaquettes et tout dernièrement un livre sur lart des jardins fort bien documenté et admirablement présenté typographiquement.
Laurent Vibert trouva la mort dans un imbécile accident dautomobile, remontant de Lourmarin à Lyon. Par testament il a légué le château et une somme importante qui devait permettre dy recevoir tous les ans, des artistes, peintres, sculpteurs, littérateurs, pendant la période des vacances ; il désignait les amis dont je viens de parler et quelques autres, en particulier Henri Pacon, architecte qui avait présidé à la restauration du monument avec un goût parfait, pour administrer cette fondation et pour lui assurer une personnalité civile l'Académie d'Aix dont le Président devait se joindre aux fondateurs.
Nombre dartistes de valeur ont bénéficié de la générosité du donateur ; parmi eux Louis Riou, le peintre qui avait déjà daprès mes conseils peint une grande fresque au château de Pradines, Gabriel Fournier, Dideron le sculpteur qui a sculpté plusieurs fontaines dans le parc et dans les environs immédiats de Lourmarin.
Jean Grenier fut pensionnaire au titre de la littérature. Bien dautres encore qui étaient traités à lhôtel Ollier, où je faisais moi-même dassez fréquents et dassez longs séjours appréciant fort la cuisine du père Ollier, les paysages environnants et les peintres qui se trouvaient également la vie fort agréable dans ce village les motifs ne manquant point : Sigrist, de Castro, y vécurent longtemps.
Cest dans les environs immédiats de Lourmarin que se trouve le Jas de Puyvert site particulièrement attrayant qui comporte plusieurs maisons habitées par des cultivateurs, un pigeonnier dominant la butte où lon peut voir aussi quelques «Bories» ou grottes taillées dans une pierre tendre qui servait dabri pour le menu bétail.
Une ancienne chapelle du XV° siècle avait été transformée en maison de paysan en ménageant un étage dans la nef principale et dans le transept qui navait quune seule branche, létage supérieur servant de fenil et le bas décurie pour lâne. Nous lavions visitée avec Monsieur et Mademoiselle Peyrabon qui résolurent de nettoyer ce beau vestige et de lui assurer une nouvelle existence le transformant de telle sorte quil devint comme un ermitage destiné à abriter un peintre, un sculpteur ou un poète ayant déjà donné mieux que des promesses. Ainsi eut été complétée la Fondation de Lourmarin réservée à de jeunes artistes.
Au rez-de-chaussée, on installa une cuisinière électrique et ce fut aussi la salle à manger meublée rustiquement. Au-dessus une chambre à laquelle on accède par un escalier conçu par Pierre Montagnac, qui dessina aussi les boiseries du transept, le divan de labside.
Je fus chargé de peindre à la fresque les murs de ce demi-transept ; daccord avec Monsieur et Mademoiselle Peyrabon, je pris pour sujet : larrivée dEurydice aux Champs-Elysées, les Noces de lAmour et de Psyché, les Noces de Bacchus et dAriane.
Jai tout lieu de penser que la destinée de ce lieu de travail et de méditation ne sera pas changée et que le legs qui doit être fait à lAcadémie dAix (car il faut une personnalité civile) par Mademoiselle Peyrabon permettra à plusieurs artistes de séjourner au maximum pendant une année, au moins pendant un mois, dans un site évocateur de calme, déquilibre classique et damour.
En parlant de Julien Callé, jai cité le village de Saint-Cyr-sur-Morin où il créa lAuberge de lOeuf dur et du commerce. Cest là en 1909, 1910,et 1911 que sabattit une horde de littérateurs et de peintres ; Pierre Mac Orlan le choisit pour vivre dans ses environs immédiats sa lune de miel avec Margot, la fille de Berthe du Lapin ; Francis Carco à ses débuts, André Warnod, Grazanion, Chaffiol-Debillement, Marcous qui ne signait pas encore Marcoussis ses cucubes, mais collaborait régulièrement à la vie parisienne.... ; il avait pour compagne une gentille fille à qui il donnait le diminutif de Pépé bien que son nom de Marcelle lui ait été imposé au baptême ; cest là que je fis son portrait qui échoua chez Picasso lorsque celui-ci eut soulevé la douce Marcelle à son disciple en cube Marcoussis.
Zig Brunner, autre dessinateur humoristique avait aussi une douce compagne ; dautres jeunes femmes : Stella la compagne de Stello qui chantait au Lapin Agile, Maud Callé, Coccinelle, etc. etc. entretenaient une atmosphère de gaîté bohème et bonne enfant.
Une troupe ambulante : le Théâtre Anjame vint sinstaller sur les bords du petit Morin, nous lui offrîmes notre collaboration, cest ainsi que nous jouâmes dans la Tour de Nesle, la Porteuse de Pain, Roger la Honte et autres sombres drames, que le grand premier rôle annonçait au son du tambour, avec le concours des artistes de Paris ! !
Dans Roger la Honte jassumais les rôles du Président des Assises et du Ministère Public et javais pour assesseurs, Carco et Warnod.
Nous étions installés sur une estrade formée de deux planches placées en équilibre peu stable sur des chaises de jardin. Zig Brunner qui jouait le rôle de témoin à décharge à la fin de sa tirade ajouta : «Et la preuve Monsieur le Président la voilà» et ouvrant sa main déposa devant moi une grenouille qui me fit faire un saut qui amena la chute de tout le tribunal. Les braves paysans qui formaient lassemblée ne sennuyèrent pas.
Marcous qui navait pas un air artiste avait été délégué pour louer une villa dont il avait la jouissance ainsi que du jardin, mais les fruits étaient réservés au propriétaire, tout au moins ceux qui étaient sur larbre, car les fruits tombés dans lherbe nous appartenaient de plein droit. Cest à coup de carabine que nous déterminions la chute des abricots, pêches et autres agréables légumes lorsquils étaient mûrs à point.
Il y eut un soir un feu dans une ferme des environs et répondant à lappel de Tocsin, nous fîmes la chaîne pour alimenter en eau la pompe de la commune.
Lorsque le «sinistre» fut définitivement arrêté, nous revîmes dans la nuit et pour égayer cette promenade nous chantions des chansons de route assez corsées ; Coccinelle avec sa très jolie voix faisait sa partie dans ces curs, si bien qu'une bonne bourgeoise qui estivait à l'hôtel avec sa fille, lui demanda : «dans quel régiment avez-vous servi Mademoiselle ? » Notre brave amie et modèle en resta baba. Nous n'en continuâmes pas moins à hurler les innombrables couplets du Père Dupanloup !
Je viens de me rendre compte quà lexemple des amis dont je suis le contemporain ou laîné de quelques lustres, jéprouve le besoin de parler de ce passé qui fera rêver les jeunes, car ils ne pourront, dici longtemps, mener une vie insouciante des jours à venir.
Et cela mamène à parler dun camarade qui fut tué au front en 1914 Robert Besnard, le fils aîné dAlbert Besnard. Cétait un brave garçon de 18 ou 19 ans, daspect anglo-saxon, ; il se rendait souvent le matin de la rue Guillaume Tell à lAcadémie et croisait sur lavenue Malesherbes un quidam, fort probablement employé de commerce ou comptable, qui passant auprès de lui criait en le défiant du regard : «vive Kruger» (lAngleterre était alors en pleine guerre des Boers) Robert ne pipait mot, mais un beau jour se décida à lui répondre en vrai titi des boulevards extérieurs «Eh merde ! » laissant l'autre désarçonné.
Le petit Besnard, ainsi que nous le nommions entre nous, avait été confié par son père à Avelot, de la Nizière, Pichon surnommés les nourrices du petit Besnard. Mais il échappait souvent à leur tutelle et préférait fréquenter des peintres moins inféodés à son glorieux père. Il était dune habileté surprenante, avait à cette époque peint un portrait en pied de Madame Richepin (la 2°), portrait qui voyageait datelier en atelier pour ne pas compromettre la jeune épouse de lacadémicien, auteur repenti des Blasphèmes. Il imitait si bien le faire de lauteur de ses jours, signant R. Besnard (lR avait un faux air dA) et écoulait ses tableaux chez des marchands de la rue Laffitte à des prix fort rémunérateurs pour ces dignes commerçants, si bien que le membre de lInstitut dut les menacer de boycottage dans le cas où ils persisteraient à écouler les uvres de sa progéniture.
Attablés un jour au Wepler avec Ricardo-Flores et quelques amis, un sapin découvert voiturait notre Robert et un squelette qui, sollicités, nous rejoignirent à la terrasse. Le petit Besnard nous expliqua la présence à ses côtés de cette pièce anatomique : son père en remerciement avait peint toute une décoration pour lhôpital de Berck-sur-Mer, où son troisième fils Jean (le céramiste de talent) était soigné ; ayant besoin dun squelette il avait emprunté celui de lAcadémie Humbert, boulevard de Clichy près du Moulin Rouge, et il avait chargé Robert de le rapporter avec ses remerciements. Et le squelette nous accompagna Dieu sait où !
Mais à quelques temps de là, Humbert réclama son bien au père Besnard, et Robert fut obligé de courir à la recherche de cette pièce macabre. On finit par le retrouver dans une hospitalière demeure de la rue Laferrière. La patronne de cet Eden se promettait de se débarrasser de cet encombrant visiteur en le confiant au prochain commissariat de police.
La dernière fois que je vis Robert Besnard en 1912, dans son petit atelier de la rue Pergolèse, il était en compagnie de sa mère et de sa sur, fort belle jeune fille qui a épousé plus tard un peintre nommé Avy ; il devait partir peu après pour le régiment.
Cest encore le souvenir dun mort que jévoque. Léon Paul Fargue vient dêtre enterré après un long internement dans sa chambre quil ne pouvait quitter, ce marcheur infatigable contraint à limmobilité. Cest peut-être à cela que nous devons ses derniers écrits, car il était fort recherché par les journaux littéraires, par la radio où il égrenait ses souvenirs de vieux parisiens, faisant ainsi mentir lépigramme de Jehan Rictus.
Il avait renoncé depuis longtemps au style affecté de sa jeunesse(dans Tancrède) et cela pour le plus grand bien des lettres françaises quil a défendues jusquà sa mort. Triste rançon de la vieillesse, voir partir peu à peu tous ceux que lon a coudoyés entre 20 et 30 ans ; confiné moi aussi dans ma chambre je nai pu revoir ce vieux camarade dont je me proposais dexécuter une lithographie daprès une photo. Chose curieuse, son père avait été camarade du mien à Centrale.
Encore un camarade qui disparaît : André Utter, cependant bien plus jeune que moi. Jai raconté en son temps comment il vint dans mon atelier de la rue des Saules me présenter en 1909 son 1° tableau son portrait et comment il avait épousé Suzanne Valadon pour qui il avait posé un Adam donnant la main à une Eve, petit modèle dont il était lami de cur et qui lavait présenté comme son partenaire à la mère dUtrillo. Cest donc à tort que Dorgelès affirme que Suzanne lavait découvert alors quil peignait un paysage sur la butte.
Mais Carco aussi bien que Dorgelès nont connu la plupart de leurs histoires que par ouï dire et ne les ont pas vécues comme moi-même ; il ne sera donc pas mauvais que la vérité des faits se fasse jour quelques jour ; je le sais bien, cela na pas une importance énorme et la terre ne manquera pas de tourner autour du soleil jusquà lheure où une bombe atomique de grande puissance, maniée par un nihiliste maniaque, la réduira en ses éléments infiniment petits, ce qui mettra tous les hommes daccord.
Prochainement, doit souvrir au musée Galliera une rétrospective de Dufrénoy ; à cette occasion il me sera peut-être possible de publier ce que jai écrit à son propos sur ce cahier. Peut-être nai-je pas assez insisté sur sa bonhomie et sur son esprit caustique et parfois farceur.
Lors de notre séjour au château de Pradines il en donna maintes preuves. Il était tacitement entendu au moment où nous entreprîmes dy peindre à fresque le préau précédant la chapelle de Saint Pancrace que notre travail ne serait point rétribué, cependant, il ne cessait de nous dire : «il n'est pas possible que les perles du sautoir de sa femme soient véritables s'il ne paie pas au moins Girieud qui lui n'a pas de fortune». Et un soir il mit la conversation sur les perles demandant à la maîtresse de la maison à gauche de laquelle il se trouvait : «à quoi reconnaît-on les vraies des fausses ? » Lui ayant répondu mais cest que les vraies ne se cassent point si on les choque, comme les perles qui entouraient son poignet heurtaient une assiette, Dufrénoy sécria avec la petite voix de tête quil prenait parfois : «Attention» et Mme F. sans rire «mais elles sont véritables cher ami». Le lendemain comme nous déjeunions tous trois au bon soleil devant nos fresques : «Hé bien je trouve ça dégoûtant ! » nous disait-il et F. est le dernier des avares.
Quelques jours plus tard Joseph Bonnet le bel organiste de Saint Eustache était venu passer une semaine à Pradines dont il avait été lhôte lannée précédente ; il occupait tout dabord la chambre où Dufrénoy avait été logé, gde chambre un peu sévère dans un style gothique Louis Philippard, la trouvant triste il avait exigé un autre abri ; pour lui jouer un bon tour Dufrénoy de concert avec nous et avec nos hôtes, feignit dêtre effrayé par les revenants et joua son rôle avec un naturel si parfait que Bonnet se fâcha tout rouge en disant à F. : «Vous n'avez pas le droit, vous qui êtes un bourgeois, de conduire un peintre de génie aux bords de la folie ! ». Puis il rit avec nous lorsque la farce lui fut révélée.
Valloton était bien loin de représenter un «rigolo» dans son art austère pour ne pas dire plus, aussi bien que dans sa vie. Entrant un jour dans latelier de Bonnard, il lui dit : «Tiens, vous chantez en travaillant ? »
Un jour se trouvant en compagnie de Bonnard et de Vuillard chez Laprade, ce dernier leur présenta des illustrations quil venait dachever pour je ne sais quel ouvrage. Pour lune delle, il hésitait entre trois aquarelles. Tous donnèrent leur avis, sauf Vallotton et Laprade jeta au feu de la cheminée les deux dessins qui navaient pas eu lagrément de Bonnard et de Vuillard.
Lorsque la deuxième fut à peu près consumée, Valloton dit : «C'est la deuxième qui était la meilleure ! » Laprade riait de toutes ses dents en me racontant l'historiette qui le réjouissait encore, nen gardant pas rancune au peintre suisse pour qui il professait la plus grande estime. Laprade était dailleurs aussi charmant dans la vie que dans son uvre.
Jai fort peu connu Bonnard mais un mot de lui le dépeint bien à mon avis. Piot exposait quelques fresques qui furent malheureusement les victimes des inondations de 1910 dans les caves du Gd Palais. Bonnard ne trouvant sans doute pas de mots pour les louer, passa la main sur leur surface : «Mais il y a des bosses ! »dit-il. Il ne devait certes pas aimer cet art là, trop éloigné de ses recherches personnelles. Cependant, à mon avis, les fresques de Jean Piot étaient belles et
celle qui figurait au Luxembourg a pu être sauvée fort heureusement et préservera son nom de loubli. Je ne sais si les conservateurs du Musée dArt Moderne lui ont réservé une place, sils ne lont pas fait ils ont commis une de leurs nombreuses erreurs.
Si jen crois ce quon ma dit de ce musée que la maladie ma empêché de visiter, tous ces conservateurs issus de lEcole du Louvre, quoiquils puissent penser deux-mêmes sont bourrés de préjugés et retardent toujours de trente années pour le moins. Cela tient à mon avis à ce quils naiment pas la peinture pour la peinture. Ils sont en quelque sorte des bibliothécaires de lart plastique : ils classent et surclassent à grand renfort dérudition, heureux denfourcher quelque dada. Ces nigauds ne mettaient-ils point tout dernièrement un Georges de la Latour et un Le Nain sur le même plan ! Ils pensent rester à la page, à la vérité ils le sont aussi peu que leurs devanciers et le grand reproche que je leur fais et qui les marquera au front cest de ne pas aimer la peinture mais ce quelle autorise comme littérature (dans le sens où lentendait Verlaine).
Tous ces messieurs que lon pourrait nommer «pinaxographes» ou «pinacacographes» sen donnent à plume que veux-tu en vantant les mérites des peintres dits «naïfs ». Ce nest de leur part que mauvaise littérature, ils sont bien incapables de voir ce qui fait le peintre chez le Douanier, ils ne sauraient jouir comme nous dun jaune mis à côté dun vert sur un polichinelle en bois, comme le peignit Rousseau. Ce qui les amusent cest la naïveté qui nest chez lui que «bébête». Mais les autres peintres, dits du dimanche ne sont pas des nigauds et ont oublié dêtre peintres. Quand seront-nous débarrassé de ce snobisme ?
«Souvent femme varie». Melle Peyrabon qui devait léguer le Jas de Puyvert à la Fondation de Lourmarin et à lAcadémie dAix pour abriter des artistes, particulièrement des plastiques, a changé davis. Elle le léguera à je ne sais qui : le Gd Lama ou le Gd Muphti de Jérusalem ! ! Tant pis pour elle et pour la mémoire de son père, et surtout tant pis pour les artistes.
Ecrits dans les marges
Eschyle (Coll. A. Budé) in Prométhée : Jai délivré les hommes de lobsession de la mort. Jai installé en eux les aveugles espoirs.
Dans Agamemnon Zeus a ouvert aux hommes la voie de la prudence en leur donnant pour loi
«Souffrir pour comprendre».
Le chur La mesure est le bien suprême, souhaitons une fortune sans péril qui suffise à une âme sage.
Tout comme le disait Delacroix pour le beau, lart classique est celui qui réunit toutes les convenances, mais sans faire état des conventions.
On napprend pas à dessiner, ne dites jamais : il ne sait pas dessiner, on ne sait pas dessiner, mais lon fait de beaux dessins ou dinsignifiantes reproductions de la nature.
Linspiration chez le plastique est vision intérieure : le peintre est un visionnaire.
Ecrit dans les marges de LAtelier dIngres dAmaury-Duval, présenté par Elie Faure
:Page 54 Contre les copies des fresques qui sont toujours une trahison de loriginal car la fresque est inimitable, si ce nest par la peinture à la fresque elle-même, ce qui est de toute impossibilité pour les uvres dune certaine dimension comme dans le cas des décorations.
Page 67 Sur le métier de peintre, il dit : «les grands maîtres recevaient chez eux, à titre dapprentis, les jeunes gens que leur vocation portait vers les arts».Cela était vrai naguère ; lorsque javais 18 ans, cest de la sorte que lon apprenait son métier dans les ateliers de décors ; là seulement a subsisté la tradition de léducation par lexemple et par la collaboration aux divers stades de lexécution de luvre.
Sur deux apprentis entrés le même jour dans latelier, lun deux devenait ouvrier dans chacune des spécialisations : intérieurs, paysages, rustique, figures, plantation de décors, etc. Et quelques fois pouvait être utilisé pour toutes ces exécutions. Il devenait alors à son tour «le patron ».
Lautre comme au premier jour, balayait latelier, allumait le feu, faisait chauffer la colle et se voyait allouer les jours de grande presse le tringlage pour la mise aux carreaux ou des kilomètres de moulures dont on lui avait indiqué les profils et préparé des camions de couleurs pour lombre, la demi-teinte, la lumière.
Il devait en être ainsi dans les ateliers de peintres jusquà la Révolution française, et à la réforme Davidienne.
Cest pourquoi il faut ainsi que le dit Amaury-Duval à Sarcey «renoncer absolument à lentretien dEcole de Beaux-Arts sous quelques formes quelles se présentent». Oui, mais que de pleurs et de grincements de dents chez les heureux bénéficiaires de directoriats, de professorats ! Je redoute fort que lon ne voit jamais le jour où une si utile révolution aura lieu.
Page 71 Il dit que Léonard a mis quatre ans à faire La Joconde ; il me paraît improbable que Vinci y ait travaillé tous les jours durant 3 ou 4 heures, cest encore un de ces fables que les peintres comme il faut en imagine pour le bon public et doit rejoindre celles sur Appelles, Xeusis et les racontars de Vasari.
Page 76 Ce que Duval néglige de noter cest que depuis Ingres aucun grand peintre na obtenu le prix de Rome ; je mets au défi qui que ce soit de me citer un seul nom de peintre qui mérite le nom de grand ayant passé par la Villa Médicis, dans un siècle où Géricault, Delacroix, Corot, Courbet, Manet, Degas, Cézanne, Monet, Renoir, Lautrec, Gauguin ont illustré lart de peindre. Jécris ceci en 1948, c a d sur plus de 150 ans dépreuve.
La Villa Médicis ne devrait pas être lobjet dun concours ; il ny eut jamais de bons concours (je parle plastique, les musiciens ont été souvent mieux inspirés), il y a quelque chose de mathématique dans la musique dont léquivalant nexiste pas en peinture. Les artistes désireux de séjourner à Rome devraient y être hébergés en payant une redevance aussi minime que possible pour leur pension et leur entretien durant leur séjour, étant seul juge de la durée de celui-ci.
Des maisons de même ordre devraient être créées telle que fut la Maison Vélasquez à Florence, à Sienne, à Venise, à Bruxelles, Anvers, Amsterdam, Athènes, Le Caire.
A leur retour en France, lEtat pourrait (sans obligation de sa part) acquérir une uvre exécutée par ces artistes durant leur séjour dans la ville où leur préférence les aurait conduits.
Dans ses confidences un prix de Rome de gravure me disait que les pensionnaires «nen fichait pas une datte» (cest lui qui sexprimait ainsi), et passaient la plus grande partie de leurs journées dans les buis pour y jouir de la fraîcheur. Ne songeant quà obtenir une place de tout repos comme professeurs ou directeurs dune école de Beaux-Arts dans leur province.
Comme le dit A. Duval (page 90), Raphaël na pu faire quun Jules Romain... Mais il a su sen servir. Cela prouve dabondance que le métier de peintre seul peut et doit sapprendre, et quil ne convient pas au maître de professer lesthétique, celle-ci devant être avant tout individuelle. On devient ainsi un grand, un bon, un passable, un médiocre ou un mauvais peintre selon ce quen ont décidé les Dieux ou les Fées.
Page 112 Amaury-Duval, comme ses contemporains, lorsquil parlait des Grecs ne pensait quà Phidias et à ses descendants Praxitèle, etc. ; il ignorait lAurige de Delphes encore sous les décombres, à plus forte raison le soi-disant Jupiter ou Neptune (à mon avis se serait plutôt leffigie dun vainqueur aux jeux olympiques) qui fut sauvé des eaux il y a peu dannées et qui leussent transporté daise comme il le fut par Fra Angelico, Giotto, etc. Mais il se trompe en disant que les Grecs nont peint que des fresques décoratives. Il nen subsiste pas une seule, Pompeï en conserve un souvenir bien atténué dans la Maison des Mystères par exemple, mais concurremment ils peignaient à la cire des tablettes ; la muse de Cortone et les Noces Aldobrandines sont sans doute deux de leurs uvres.
Page 148 Sur la fragilité de la fresque : Duval parle de la destruction immanquable par une révolution, où les pierres et les balles ont aussi vite raison dune uvre dart que le salpêtre le plus invétéré.
Cest à la Libération quune telle mésaventure a endommagé mes fresques de la salle des fêtes de la mairie dIvry. Le maire actuel, un communiste nommé Morane na pas craint dans une lettre officielle de me traiter de barbouilleur décadent (sans spécifier ce quil entendait par ce dernier terme employé à la fin du XIX° siècle pour qualifier Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, etc. par certains critiques, cependant que dautres lemployaient en parlant de lart académique).
Page 160 Parlant du portrait de Mademoiselle Rivière dont M. Ingres semblait faire si grand cas, celui-ci lui a paru la chose la plus faible produite dans cette première et si admirable manière. A mon sens, à celui de nombre de bons esprits (du moins je les juge tels) cest au contraire le meilleur des trois.
Page 162 Quoiquil en dise je pense que la copie ou plutôt linterprétation, dune uvre dart que lon goûte particulièrement, ne peut quêtre profitable à un artiste, surtout en lexécutant daprès une photographie et non pas devant loriginal qui, à mon sens est inimitable ; les belles copies de la Bethsabée de Rembrandt par Legros et par Ricard ne sont pas sans porter leur griffe ; il en est de même de nombreuses copies faites par Fantin-Latour, toutes admirables entrautres celle faite daprès le Morone à mon avis plus belle que loriginal ; elle avait été acquise par Dufrénoy qui en possédait aussi daprès Véronèse, le Titien, Van Dick. Dufrénoy a peint aussi un Mariage mystique de Sainte Catherine daprès le tableau du Tintoret qui est à Lyon, et cest un chef duvre.
Page 166 «M. Ingres était l'ennemi déclaré de toue espèce de jury pour l'exposition des Beaux-Arts. On doit recevoir tout le monde, disait-il, et je ne reconnais à aucun artiste le droit de juger un confrère ».
Et cependant comme les langues dEsope, «les Indépendants» sont la meilleure et la pire des solutions en fait de système dexposition mais en dernière analyse cette institution doit exister en concurrence avec tous les salons, et même leur survivre sil est nécessaire, puisquils permettent à un peintre de talent qui débute dexposer des uvres que les jurés auraient peut-être refusées.
Cest lavenir qui seul peut prononcer un jugement définitif ; et ce jugement sera peut-être lui-même sujet à révision pour une autre minute de ce même avenir. Que dira-t-on dans 50 ans de Georges de La Tour dont certains pinacacographes voudraient faire légal dun Louis Le Nain.
Page 172 Amaury-Duval supprimant le jury propose que le nom du jeune peintre soit suivi de la mention : présenté par Monsieur X. Ce serait en effet la seule solution satisfaisant la justice, mais à mon avis impraticable, aucun peintre ne voudrait publiquement prendre cette responsabilité, non plus que celle de refuser son adhésion en tête-à-tête au peintre qui la solliciterait.
Il y a bien le repêchage, chaque juré ayant droit à ce que lon nomme par euphémisme une «charité» ? Charles Guérin prit à son compte mon Hommage à Gauguin au Salon dAutomne de 1906, et cependant à cette époque je nétais pas encore de ses amis et je ne lavais rencontré que bien rarement.
Pour organiser un salon où ne figureraient aucun médiocre ou aucun mauvais artiste, il faudrait quun peintre à peu près unanimement reconnu comme tel, et nanti dune bonne judiciaire, demandât à 150 ou 200 peintres choisis par lui-même de désigner les 100 artistes avec lesquels ils seraient disposés à exposer leurs uvres tous les ans. Chacun dentre eux aurait le privilège dadmettre un autre peintre, en justifiant son choix par linscription au catalogue ainsi que le demande Amaury-Duval. Le nombre des exposants nexcéderait pas 200, ce qui est bien suffisant.
Ce rêve deviendra-t-il une réalité ? Les mêmes artistes sauront-ils aussi faire édifier le palais qui leur appartiendrait en propre, layant payé de leurs deniers, et qui serait adapté aux besoins de présentation comme le fut jadis le Palais de Bois à la Porte Maillol, tel que lavait conçu Perret ; ils pourraient dailleurs le louer à dautres sociétés dartistes.
Le Salon des Tuileries avait bien tenté quelque chose dans ce sens, mais né de la Nationale, elle-même née du Salon avec un grand S, la politique artistique a tout gâché, comme toujours !
LAcadémie et tous les académiciens à la suite des Janin et autres Calambre Taines jugent au nom du VRAI du BEAU du BIEN et cependant ce qui est vrai peut nêtre pas beau, ce qui est beau peut nêtre pas vrai, ce qui est bien peut nêtre ni beau ni vrai.
Amaury Duval, ainsi quil le dit : «fils d'académicien, neveu d'académicien, jamais académicien». Il s est vite consolé de son insuccès justifié pour une fois puisque cest Delacroix qui fut choisi après sêtre proposé un grand nombre de fois. En ce qui me concerne je nai jamais eu lidée de poser ma candidature à lInstitut, non, pas même en rêve. Il en eût pu être autrement si lon meût donné le pouvoir de choisir mes confrères ou si mes contemporains déjà pourvus de bicornes et dépées avaient répondu si peu que ce soit à ce que je désigne sous le nom de peintre ou dartistes (jexcepte naturellement Maurice Denis et Desvallières).
Page 189 Cest avec raison quil qualifie Ingres de Réaliste, il lest bien davantage que Delacroix qui répond à cette définition de lart classique, qui réunit toutes les convenances. Quoiquil en dise, Michel Ange nest pas réaliste, cest un visionnaire, bien différent de Raphaël qui par nécessité reste collé au modèle.
Il a raison page 192 de rougir davoir traité de fautes ce quil nomme ensuite incorrections sublimes de Michel Ange. Sa Nuit par exemple est vue en peintre plutôt quen sculpteur, tous ses profils en effet ne répondent pas aux nécessité de la sculpture en ronde bosse ; oui, mais quel haut relief quil est impossible de concevoir plus vraisemblable.
Page 194 Michel Ange disait «mon style est destiné à faire de grand sots».
Cest le sort destiné aux imitateurs. Jean Dolent répondait à Anquetin qui prétendait suivre les «Maîtres» - «Oui mais à les suivre ainsi on ne voit jamais que leur derrière ! » Cependant, jai vu de ce même Anquetin une toile de ses débuts, influencée de Manet et qui promettait un véritable peintre ; il sest complètement fichu dedans en voulant trouver à travers Rubens un métier, sorte de panacée permettant daccoucher de chefs duvre à coup sûr.
Elie Faure cite lopinion dIngres sur la fresque quil dit à juste titre être monumentale, il constate aussi que tous les décorateurs dignes de ce nom de Chassériau à Puvis de Chavannes doivent se réclamer dIngres ; cependant celui-ci ne fut jamais un décorateur, pas plus dans son Homère déifié que dans lAge dOr du château de Dampierre. Il nest que de voir dans cette dernière uvre les repentirs qui ont repoussé sous la dernière couche de peinture. Des figures entières qui avaient disparues remontent au jour.
Pour les empâtements, il se trompait en disant tout en raclant une toile avec le couteau à palette : «il en restera toujours assez». Le Titien, quil est préférable découter, professait quil fallait faire le lit de la peinture. Les uvres dIngres trop peu chargées laissent aujourdhui voir le canevas de la toile, par conséquence griser la couleur.
Ingres nenvoie pas ses élèves au Louvres pour y trouver ce quon est convenu dappeler le «Beau Idéal» et cest fort sage car cest bien moins un enseignement que des références et des émotions quil faut demander aux Maîtres. Quant à lenseignement du côté matériel de la peinture, je veux dire le métier, il doit être donné dans latelier du patron choisi par lélève et uniquement par lexemple, en écartant dautorité tout ce qui pourrait ressembler à lEsthétique.
Elie Faure page 214 en disant que les enfants dIngres sont Manet et Legros, Degas et Toulouse-Lautrec, Seurat, et Forain, Picasso a eu peur de ne pas être assez à la page et en accouplant les noms de Forain et Picasso ne se juge-t-il pas lui-même ? Le Critique et surtout le pinacacographe devraient toujours simposer lobligation déviter de parler de ses contemporains. Si je condamne ces deux peintres et cela pour des raisons bien différentes, juse de mon droit dartiste dêtre à la fois juge et partie ; je lutte pour ce qui tient à mes tripes pour ma peinture à moi.
Le Critique, si informé, si impartial soit-il nest jamais quun dilettante, qui parfois comme Elie Faure lui-même a des envolées à la Michelet en parlant de lart ancien. Mais ne se trompait-il pas au sujet de Chassériau et de Mottez qui sont bien spirituellement enfants dIngres par leur prédilection pour la fresque et leurs réussites en décoration, sans parler de Puvis qui lui aussi doit bien quelque chose à Ingres à travers Chassériau.
Elie Faure donne la conclusion du livre dAmaury-Duval et de la leçon que lon doit en retenir en citant ce quIngres disait à ses élèves : «Si je pouvais vous rendre tous musiciens, vous y gagneriez comme peintre. Tout est harmonie dans la nature : un peu trop, un peu moins dérange la gamme et fait une note fausse. Il faut arriver à chanter juste avec le crayon ou le pinceau aussi bien quavec la voix ; la justesse des formes est comme la justesse des sons». Ne conviendrait-il pas dajouter la justesse du ton et de la couleur !
Peine de Mort
« Que ces Messieurs les Assassins commencent !
Oui mais que Messieurs les Bourreaux ne continuent pas ! »
Hors le cas de légitime défense, le code en affirmant sa légalité et sa légitimité approuve implicitement la vengeance. Et la vieille loi mosaïque à lil pour lil, dent pour dent ! Notre société chrétienne ignore ainsi la venue de Jésus et son évangile qui réserve la mort du pécheur.
O miens hypocrisie de notre soi-disante civilisation !
La crainte du châtiment na jamais arrêté la main de Caïn.
:
Jentends des peintres et des critiques parler de «problèmes à résoudre» lorsque lartiste se trouve devant une toile blanche. Ce terme emprunté à la terminologie des mathématiciens, devient une absurdité si lon veut lappliquer à la peinture. Sil ny a quune solution en mathématiques, il y en a autant que dannées, de jours, dheures même pour un seul peintre.
Si tu songes à tes Maîtres pour les suivre ou ten écarter tu es foutu. Jean Dolent disait : à suivre les ancêtres on ne voit que leur derrière ; oui mais chercher à sen éloigner conduit inévitablement aux portes de lEnfer puisque les grands ont trouvé le chemin du Paradis. Donc suis ta voie en nécoutant que les conseils de ton cur ; si tu es un artiste tu trouveras un chemin parallèle à celui qui a déjà été foulé par les meilleurs ; si tu nes pas un grand artiste tu pourras toujours montrer que tu étais un brave homme, dune honnêteté farouche détestant tous les mensonges.
On peut être sensible au métier dun artiste, à lécriture dun poète ou dun musicien, et ne point ressentir lémotion quun amateur classique révèle uniquement à ceux qui sont dignes de léprouver.
Combien jen ai connu (et je ne parle pas des plus mauvais) qui dans les Pèlerins de Rembrandt ne goûtaient que la peinture et pensaient, les impuissants, que le reste était littérature. Ainsi donc je considère Rembrandt ou Beethoven comme des classiques ? Oui : un classique, à mon sens, est lartiste qui peut énoncer simplement une grande idée.
Il y a deux espèces de critiques : ceux qui en font profession : il est bien rare quils ne se trompent point.
Il y a aussi les poètes : ceux-ci traduisent dans leur langue les émotions éveillées en eux-mêmes par des frères en esprit ; ils ne ségarent point en parlant des choses essentielles.
Jai eu la fortune de connaître et de vivre auprès de Charles Morice qui senthousiasma pour Gauguin, et de Joachim Gasquet qui a bien servi Cézanne.
Un peintre littérateur comme Fromentin peut parler excellemment des peintres qui lont précédé ; il agit sagement en ne sattaquant point à ses contemporains ainsi que lon fait de nos jours Maurice Denis et surtout Lhote.
Le plaidoyer pro domo entraîne trop facilement à linjustice. Pour tout ce qui diffère de sa vision, lartiste qui se pique décrire sur lart pour ses contemporains et même pour la postérité, sexpose à être jugé sincèrement par celle-ci.
En résumé : les critiques quels quils soient devraient faire preuve de plus en plus de prudence dans leurs jugements. Un Baudelaire lui-même qui sait mettre à leur place Delacroix et Ingres sest bien souvent trompé sur la valeur de certains peintres bien oubliés.
Je viens de lire un article sur un certain Elgar Elgarde meurt et ne rend pas prénommé Franck qui dans «Carrefour» du 7 janvier 1948 vient de publier «un Triomphe de Matisse» tout à fait réjouissant à propos des découpages coloriés édités à grands frais et exposés en ce moment ; je ne les connais que par une reproduction. Fort heureusement pour Matisse, il a fait une autre uvre que celle de ces dernières années, où il paraît que les lauriers de Picasso lempêche de sendormir.
Cela me remet en mémoire lannée 1913 où cherchant un atelier à louer rue Caulaincourt, jen visitais un voisin de celui de Braque ; latelier aurait fort bien fait mon affaire, mais rendant visite à mon camarade, celui-ci me montra avec orgueil ses derniers travaux ; cétait collés ou cloués sur une planche, des morceaux de linoléum, des découpages de journaux, ou denveloppe de cigarettes et de paquets de tabac, des boutons de cuir, du crin, etc. etc. Et avec des larmes dans la voix et dans les yeux Braque me disait, cest beau ! cest beau ! Oh ! je naurais jamais cru pouvoir faire un jour si belle uvre. Comme je suis très lâche jai cherché ailleurs un logis où je serais plus tranquille.
Lart classique est celui dont lexpression est à ce point universelle quelle peut être entendue et goûtée dans tous les pays, dans tous les langages humains, dans tous les temps ; par tous les êtres doués de raison dont les sens, ou le cur peuvent recevoir le message dun artiste.
Luvre dArt na nul besoin dêtre transposée dans une autre langue pour être entendue ; mais si elle est traduite elle doit être entendue à peine de nêtre point.
Maurice Denis a dit : «un tableau avant dêtre une femme nue, un cheval, ou tout autre sujet, doit être une surface recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées». Cela doit sentendre : avant toute chose être de la peinture. Oui mais ceci étant rigoureusement observé, le résultat doit être une femme nue, un cheval ou tout autre sujet.
Ne déformez pas les pensées des autres pour rejoindre la vôtre, si toutefois vous en avez une qui vous appartienne en propre. Je viens découter à la T.S.F. transmis de Genève un Divertimento de Bela Bartok répondant exactement à ce que jaffirme plus haut au sujet de lArt Classique. Il y a bien longtemps que je navais éprouvé lémotion que me donnent ce morceau et aussi son Concerto pour orchestre.
Si vous êtes émus laissez-vous porter à leffusion, vous rencontrerez toujours celui qui entendra votre message, puisque vous le lui destinez.
Lartiste ne vaut que par le témoignage quil donne de sa vision du monde en fonction de la qualité de celui-ci.
Tu ne me chercherais pas si tu ne pensais devoir me retrouver un jour dans ce monde que tu sais bien avoir été créé par moi.
La Notoriété, Succès, la Gloire, sont choses qui peuvent fort bien se rencontrer pour un même artiste, successivement de son vivant, avec justice ou abusivement ; leur absence ou leur présence ne préjuge en rien de ce que lavenir retiendra pour authentique.
Un contemporain a pu dire :
Nous lirons le Mystère des foules
De notre ami Paul Adam
Quand les poules, poules, poules
Quand les poules auront des dents.
Cest je crois bien Laurent Thaillade qui écrivait : Bourget, Maupassant et Loti se vendent dans toutes les gares !
Cependant je crois pour ma part que les essais de psychologie contemporaine de Bourget et quelques contes de Maupassant surnageront.
En musique on entend subsister quelques uvres inférieures qui charment toujours une certaine catégorie de mélomanes ; il nest pas impossible quil se rencontre plus tard des admirateurs de Bouguereau, Roybet, et autres Didier Pouget. Mais que cela est bien indifférent puisque les belles uvres auront toujours leur vrai public, toujours plus nombreux.
LArtiste, le Poète, aujourdhui ne sauraient se contenter dun talent plus ou moins étendu, ils visent au Génie ! Nest-ce pas le cas de lui dire «lEsprit quon veut avoir gâte celui quon a ! »
Je songe à des auteurs négligés aujourdhui, la plupart trop tôt emportés : Maurice Maindron, Jean Lombard, Pierre dAlheim (la passion du Maître François Villon), Hugues Rebell, etc. etc.
Lémotion na nul besoin de sanalyser, cependant lanalyse peut lui montrer quelles sont ses raisons dêtre. (Ceci au sujet du plaisir de la musique : au fond je me fous de savoir de quelle façon marche une montre !)
| NOM | PAGE(S) |
| About Edmond | (38) |
| Adam Paul | (78), |
| Adèle la Mère | (15), (18) |
| Adler Jules | (8) |
| Aicard Jean | (12) |
| Alcibiade | (3) |
| Alexandre Arsène | (5), (40) |
| Alexandre le Grand | (3) |
| Alexis Paul | (9) |
| Alheim Pierre d' | (78) |
| Amaury-Duval Eugène Emmanuel | (21), (64), (72), (73), (74), (75) |
| André Albert | (8) |
| Anquetin Louis | (21), (75) |
| Apollinaire Guillaume | (21), (28), (32), (40), (54) |
| Appelles | (73) |
| Aragon Louis | (49) |
| Arcos Thomas | (49) |
| Arène Emmanuel | (2), (63) |
| Argens Marquis d' | (32) |
| Ariaga | (27) |
| Arthur-Levey | (2) |
| Auberge de l'oeuf dur du commerce et du Venezuela réunis | (17), (68) |
| Avellan amiral | (5) |
| Avelot Henri Louis | (69) |
| Avy Joseph Marius | (70) |
| Azis Pacha el Mokri | (66) |
| Baignières Paul-Louis | (10) |
| Barbazanges | (24), (54) |
| Barbey d'Aurévilly | (11) |
| Barbier | (34) |
| Barnum | (52) |
| Barthélemy | (22), (35) |
| Bartok Béla | (78) |
| Basler Adolphe | (47) |
| Baud Maurice | (20) |
| Baudelaire Charles | (3), (12), (18), (27), (77) |
| Baudouin Paul | (58) |
| Beethoven Ludwig van | (77) |
| Beppi Martin | (66) |
| Berlioz Hector | (8), (64), (65) |
| Bernard Emile | (23), (25), (33) |
| Bernheim | (23), (31), (33), (37) |
| Berteil chez | (38) |
| Berthe, Luc Berthe dit | (15), (16)(18), (19) |
| Bergeret Emile | (39) |
| Besnard Albert | (6), (7), (69) |
| Besnard Robert | (69), (70) |
| Bichon Joseph | (32) |
| Bilange Lucien | (5) |
| Bofa Gus | (16) |
| Boncour Paul | (10) |
| Bonhomme Léon | (46) |
| Bonjean Louis Bertrand | (49) |
| Bonnat Léon | (7) |
| Bonnard Pierre | (8), (23), (28), (35), (71) |
| Bonnet Joseph | (32), (71) |
| Boronali | (20) |
| Bosco Henri | (66), (67) |
| Bossuet Jacque Bénigne | (1) |
| Botticelli Sandro Filipepi dit | (10) |
| Bottini Georges Alfred | (6) |
| Bouguereau William | (24), (44), (78) |
| Bourdelle Antoine | (14) |
| Bourdin Paul | (12), (27), (65) |
| Bourget | (78) |
| Bouscarat chez | (17) |
| Braque Georges | (21), (77) |
| Brasserie Dauménil | (12) |
| Briand Aristide | (5) |
| Cabaret des Assassins | (15) |
| Cabaret des Quat'Z'Arts | (47) |
| Cabrol | (34) |
| Caillebote Gustave | (5) |
| Calambre Taines | (75) |
| Callé Julien | (16), (19), (64), (68) |
| Callé Maud | (16), (68) |
| Calvin Jean | (63) |
| Camentron | (22), (35) |
| Camoin Charles | (7), (23), (24), (35), (44) |
| Carco Francis | (19), (64), (68), (69), (70) |
| Carolus Duran | (6) |
| Carrière Eugène | (7), (12) |
| Castro Paul de | (68) |
| Cennini Cennino | (58) |
| Cézanne Paul | (5), (6), (9), (22), (23), (24), (25), (27) |
| Chaffiol Debillement Fernand | (19), (63), (68) |
| Champsaur Félicien | (1) |
| Chaplet Ernest | (25) |
| Chardin Jean Baptiste | (55) |
| Chassériau Théodore | (61), (65), (75) |
| Chausson la mère | (23) |
| Chenard Huché | (38) |
| Chénier André | (67) |
| Chiltre de Montclar | (1), (2) |
| Chopin Frédéric | (32) |
| Cigale la | (3) |
| Cimabue Cenni di Pepo dit | (60) |
| Clavet | (1), (5) |
| Closerie des Lilas | (47) |
| Coccinelle | (15), (20), (68), (69) |
| Combes Emile | (62) |
| Combaluzier | (52) |
| Conte Jean | (66) |
| Coppée François | (63) |
| Cocquiot Gustave | (22), (40) |
| Corot Camille | (55), (57), (73) |
| Coucou au | (54) |
| Couperin | (32) |
| Courbet Gustave | (32), (73) |
| Cranach Lucas | (48) |
| Crozatier | (49) |
| Cross Henri Edmond | (23) |
| Cubisme | (21) |
| Cyrano au | (1) |
| Dante Allighieri | (30), (50), (67) |
| Daumier Honoré | (48), (55) |
| David Louis | (32), (48), (56) |
| Degas Edouard | (7), (34), (43), (73) |
| Delacroix Eugène | (32), (48), (55), (57), (64), (65), (67), (72), (73), (75), (77) |
| Delaunay Robert | (21) |
| Delaw Georges | (17), (18) |
| Delphi Fabrice | (3) |
| Denis Maurice | (7), (23), (24), (28), (35), (54), (55), (60), (62), (65), (75), (77) |
| Depaquit Jules | (17) |
| Despiau Charles | (9) |
| Desportes Alexandre | (55) |
| Desvallières Georges | (46), (75) |
| Dideron Louis | (68) |
| Didier Pouget | (37) |
| Dolent Jean | (75) |
| Dorgeles Rolland | (19), (20), (51), (53), (64), (70) |
| Doucet Henri | (38) |
| Dreux-Brézé Marquis de | (55) |
| Dreyfus | (24) |
| Druet Eugène | (23), (35), (45) |
| Dubufe Claude-Marie | (6) |
| Duccio di Boninsangua | (30), (60) |
| Duchesne Mgr | (30), (62) |
| Dufayel | (2), (17) |
| Dufrénoy Georges | (12), (23), (27), (28), (29), (31), (32), (33)(34), (35), (40), (62), (65), (70), (71), (74) |
| Dufy Raoul | (49) |
| Duhamel Georges | (49) |
| Dujardin Beaumetz | (41) |
| Dulin Charles | (18) |
| Dumas Alexandre | (19) |
| Durand-Ruel Paul | (5), (23), (33), (35) |
| Dürer Albrecht | (48) |
| Durrio Lucette | (27), |
| Durrio Paco Durrieu de Madron dit | (1), (10), (15), (19), (21), (22), (25), (26), (27), (34), (37), (44), (50), (51), (62) |
| Eckert Robert | (36) |
| Eiffel tour | (52) |
| Eguilles marquis d' | (32) |
| Elgar Frank | (77) |
| Erbslöh Adolf | (36) |
| Erio Paul | (7) |
| Erlande Albert | (27) |
| Evenepoel Henri | (6) |
| Espagnat Georges d' | (8) |
| Fagus Félicien | (12) |
| Fantin-Latour Henri | (74) |
| Fargue Léon-Paul | (3), (4), (70) |
| Farouk roi | (66) |
| Faure Elie | (29), (72), (75), (76) |
| Faure Sébastien | (5) |
| Fayet Gustave | (34) |
| Fitch Douglas | (32) |
| Filiger Charles | (23), (33) |
| Firenza Andrea da | (31) |
| Flandrésy Mme de | (50) |
| Flandrin Hippolithe | (7), (23), (28) |
| Flechtheim Alfred | (47) |
| Flores Ricardo | (7) |
| Fontlaure | (31), (32) |
| Forain Jean-Louis | (76) |
| Fort Mme | (12) |
| Fouad roi | (66) |
| Fournier Gabriel | (68) |
| Fra Angelico | (41), (50), (73) |
| François d'Assise Saint | (60) |
| Frédé, Gérard Frédéric dit | (15), (16), (18), (19), (20), (44) |
| fresque art de la | (59) |
| Friesz Othon | (9), (28), (35), (41), (42), (44) |
| Fromentin Eugène | (77) |
| Garibaldi Charles | (24) |
| Gasquet Joachim | (24), (25), (27), (28), (31), (39), (61), (77) |
| Gauguin Aline | (39) |
| Gauguin Paul | (6), (22), (23), (25), (27), (28), (33), (34), (37), (39), (48), (58), (61), (65), (73), (77) |
| Gémier Firmin | (4) |
| Genty Charles | (18) |
| Géricault Théodore | (32), (73) |
| Gill André | (15) |
| Giorgione Giorgo da Castelfranco | (48) |
| Giotto di Bondone | (5), (41), (50), (60), (73) |
| Girieud Maxime | (12), (24), (27) |
| Gleizes Albert | (49) |
| Gluck Christoph Willibald von | (65) |
| Goltz Hans | (36), (37) |
| Goncourt frères | (4) |
| Gottlob Fernand Louis | (22) |
| Gondeau Emile | (12) |
| Gouel Eva, Marcelle Humbert dit | (18), (68) |
| Goupil | (57) |
| Gourcuff | (12) |
| Gozzoli Benozzo | (31), (50) |
| Grazanion | (19), (68) |
| Grenier Jean | (67), (68) |
| Greco Dhominikos Théotokopoulos dit Le | (33), (38) |
| Gris Juan | (21) |
| Gropéano Nicolae | (9) |
| Groux Henri de | (50) |
| Grünwald Mathis Gothardt | (48) |
| Guénot Auguste | (27) |
| Guérin Charles | (23), (39), (74) |
| Guigou Paul | (38) |
| Guillaume II | (47), (48) |
| Guimandeau | (7) |
| Guirand de Scévola Lucien Victor | (9) |
| Hébrard | (62) |
| Hélie | (19) |
| Henry Emile | (11) |
| Henri d'Orléans | (1) |
| Heudebert | (24) |
| Holbein Hans | (10), (48) |
| Homère | (19) |
| Hôtel du Poirier | (17) |
| Hôtel Ollier | (68) |
| Hugo Victor | (65) |
| Humbert académie | (70) |
| Humbert Affaire | (45) |
| Ingres Dominique | (32), (49), (65), (72), (73), (74), (75), (77) |
| Jacob Max | (21), (54) |
| Janin Jules | (75) |
| Janneau Guillaume | (60) |
| Jarry Alfred | (4) |
| Jaurès Jean | (5) |
| Joconde | (53) |
| Jourdain Francis ou Frantz | (8), (9), (10), (14) |
| Kahnweiler Daniel-Henry | (38), (39) |
| Kémal Mustapha | (66) |
| Kunc frères | (1), (2) |
| Kunc Pierre | (1) |
| Lafenestre M. | (53) |
| La Fontaine Jean de | (64) |
| Lapin Agile le | (15), (18), (20), (21), (47), (53), (63), (68) |
| Laprade Pierre | (71) |
| La Quintinie Léon | (8), (9) |
| Largilière Nicolas de | (48) |
| Larguier Léo | (24), (63) |
| La Tour Georges de | (63), (71), (74) |
| Launay Fabien (Vieillard Fabien) | (1), (2), (6), (7), (8), (9), (10), (16), (22), (23) |
| Laurent-Vibert Robert | (65), (66), (67) |
| Le Barc de Boutteville | (35) |
| Le Beau Alcide | (46) |
| Leblond Maurice | (9), (10), (11) |
| Lebourg Albert | (37) |
| Lechevallier Chevignard | (25) |
| Lefranc Abel | (63) |
| Legay Marcel | (47) |
| Legros Alphonse | (74) |
| Le Marcis | (35) |
| Lempeureur Edmond | (1), (2), (5), (10) |
| Le Nain Louis | (63), (71), (74) |
| Léopold II | (50) |
| Le Pelletier Edmond | (9) |
| Lépine Stanislas | (33) |
| Le Sidaner Henri | (37) |
| Levey J. Arthur | (2) |
| Lhote André | (49), (77) |
| Linaret Georges | (6) |
| Lombard Alfred | (20), (27), (29), (33), (38), (54) |
| Lombard Jean | (78) |
| Lorenzetti Pietro | (30), (41) |
| Lopisgich Georges | (9) |
| Loti Pierre | (41), (78) |
| Louis-Philippe | (50) |
| Louis XIV | (64) |
| Louisette | (19) |
| Louvre le | (5), (11), (34), (50), (53), (75) |
| Luce Maximilien | (35) |
| Luquetas Alas | (5) |
| Mac Orlan, Dumarchey Pierre dit | (15), (16), (68) |
| Magallon Xavier de | (27), (32) |
| Magdala Villa | (32) |
| Maillol Aristide | (22), (33) |
| Maillol Gaspard | (57) |
| Maindron Maurice | (78) |
| Mallarmé Stéphane | (3), (11), (12), (27), (74) |
| Mañach Pedro | (22), (43) |
| Manet Edouard | (5), (6), (23), (33), (48), (73), (75) |
| Manguin Henri | (7), (23), (35), (44) |
| Manolo, Martinez-Hugué dit | (21), (26), (47), (51) |
| Marc Franz | (36) |
| Marchand André | (49) |
| Marcoussis, Marcous (Markous) Louis dit | (18), (68), (69) |
| Markous Mme (Marcelle Humbert - Eva Gouel) | (68) |
| Margaritone d'Arezzo | (60) |
| Margot, Luc Marguerite dit | (16), (68) |
| Marius Caius | (61) |
| Marquet Albert | (7), (23), (44) |
| Marseille Pierre | (37) |
| Martel Charles | (66) |
| Martini Simone di | (30), (41) |
| Marval Mme | (7), (23) |
| Marx Roger | (40) |
| Mathan Raoul de | (2), (7), (10), (12), (22), (30), (35), (46) |
| Mathieu cardinal | (62) |
| Matisse Henri | (7), (23), (35), (44), (45), (46), (62), (77) |
| Mautpassant Guy de | (78) |
| Max de | (11) |
| Medrano | (3) |
| Meissonier Ernest | (6), (24), (37) |
| Mercereau Alexandre | (49) |
| Merodack-Janneau Alexis | (23) |
| Metzinger Jean | (21), (49) |
| Meunier Constantin | (51) |
| Meunier Mario | (20), (63), (64) |
| Michel-Ange Michelangelo Buonarroti dit | (3), (50), (75) |
| Milcendeau Edmond | (6), (10), (11) |
| Milhaud Pierre de | (1) |
| Minartz Antoine | (10) |
| Mirabeau Honoré Gabriel Riqueti comte de | (55) |
| Mirbeau Octave | (5) |
| Mobillon Paul | (2) |
| Molière Jean-Baptiste Poquelin dit | (14) |
| Monet Claude | (6), (24), (25), (48), (57), (73) |
| Monge Jules | (1), (5) |
| Montagnac Pierre | (68) |
| Montaigne Michel Eyquem de | |
| Montfort Eugène | (10), (11), (29), (31) |
| Montgolfier | (57) |
| Monticelli Adolphe | (38) |
| Moréas Jean | (47) |
| Moreau Gustave | (10), (23), (29), (44) |
| Moreau-Nélaton legs | (60) |
| Morice Charles | (1), (11), (12), (13), (20), (26), (27), (39), (62), (63), (77) |
| Moroni Giambattista | (74) |
| Morozov Ivan | (34) |
| Mottez Victor-Louis | (58) |
| Moulin Rouge | (1), (70) |
| Mourey Gabriel | (27), (40) |
| Moussis Paul | (43) |
| Mun Comte de Albert | (2) |
| Murillo Bartolomé Esteban | (38) |
| Napoléon | (17), (25) |
| Napoléon III | (50), (62) |
| Napolitain le | (3) |
| Nézière Henri Louis Jean de la | (69) |
| Noa Noa | (27), (28), (39) |
| Pacon Henri | (67) |
| Pajol | (19) |
| Pascal Blaise | (62) |
| Paul-Boncour Joseph | (10), (62) |
| Paviot Louis Claude | (46) |
| Peau de l'Ours association | (33) |
| Péladan Josephin dit le Sär | (54) |
| Perret Auguste | (75) |
| Pétain Maréchal | (66) |
| Petit Riche au | (1) |
| Peyrabon Melle | (68), (72) |
| Phidias | (73) |
| Philippe Charles-Louis | (11) |
| Picasso Fernande (Fernande Olivier) | (51) |
| Picasso Pablo | (21), (22), (34), (38), (39), (44), (46), (47), (54), (65) |
| Pichon Auguste | (69) |
| Piet Fernand | (1), (2) |
| Piot René | (46), (58), (71) |
| Pissarro Camille | (6), (33) |
| Plan Alix Marie | (62) |
| Plan Pierre-Paul | (27), (30), (39), (62), (63) |
| Platon | (3) |
| Pline | (4) |
| Pouget Emile | (78) |
| Pradines chapelle de | (29), (32), (70), (71) |
| Praxitèle | (73) |
| Princet Maurice | (21) |
| Pucci Giovanni di | (31) |
| Puvis de Chavannes Pierre | (6), (40), (43), (61), (65), (75) |
| Puy Jean | (7) |
| Rabelais François | (30), (63) |
| Racine Jean | (65) |
| Rambosson Yvanhoé | (8), (9) |
| Rameau Jean Philippe | (32) |
| Randon Gabriel, Jehan Rictus dit | (4), (70) |
| Raphaël Raffaello Sanzio ou Santi dit | (30), (50), (64), (75) |
| Ravachol François Clodius Koenigstein | (11) |
| Ravel Maurice | (54) |
| Rebell Hugues | (1), (78) |
| Redon Odilon | (46) |
| Rembrandt Harmenszoon van Rijn dit | (50), (53), (57), (61), (74), (77) |
| Rémond Georges | (65), (66) |
| Renoir Auguste | (6), (23), (28), (33), (43), (73) |
| Restaurant de la Poste | (4) |
| Rey Robert | (40) |
| Ricard Emile | (74) |
| Ricardo-Florès Georges | (70) |
| Richepin Mme | (69) |
| Rimbaud Arthur | (27), (74) |
| Riou Louis | (66), (68) |
| Rivière Mlle | (74) |
| Rocher de Cancale au | (1) |
| Rochette | (1) |
| Robbe Manuel | (16) |
| Rodin Auguste | (7), (13), (20), (28), (35), (45), (51) |
| Roll Alfred | (6) |
| Rollinat Maurice | (18) |
| Romain Jules | (49) |
| Romani Juana | (23), (37) |
| Rondell Henri | (23), (24), (37) |
| Rosenberg Paul | (24), (37), (38), (44) |
| Rouault Georges | (10), (12), (46) |
| Rouanet Gustave Armand | (5) |
| Rousseau Henri dit le Douanier | (40), (41), (42), (43), (72) |
| Roussel Ker Xavier | (23), (28) |
| Roux Félix | (52) |
| Roy José | (23), (33) |
| Roybet Ferdinand | (6), (24), (33), (37), (78) |
| Rubens Petrus Paulus | (75) |
| Sagot Clovis | (23), (35) |
| Sagot Edmond | (34) |
| Sainsère Jacques | (33) |
| Sainsère Olivier | (10) |
| Saint-Georges de Bouhélier, Stéphane de Bouhélier-Lepelletier dit | (9) |
| Saint-Mort Raoul de | (26) |
| Saint Pancrace chapelle | (32) |
| Sainte-Croix Camille de | (7) |
| Salmon André | (28), (32), (40) |
| Salon de Mai | (28), (31) |
| Sarcey | (73) |
| Sasseta | (30) |
| Satie Eric | (54) |
| Section d'or | (21) |
| Séguin Armand Fortuné | (6) |
| Seheur Marcel | (63), (64) |
| Seurat Georges | (6), (38) |
| Shakespeare William | (3) |
| Sicard Emile | (28) |
| Signac Paul | (20), (23), (24), (35), (41) |
| Sigrist Edmond | (68) |
| Simon Lucien | (37) |
| Sisley Alfred | (6), (33) |
| Socrate | (3) |
| Solari Philippe | (24) |
| Spielmann chez | (17) |
| Steinlen Théophile Alexandre | (22) |
| Stival Jean Adolphe | (33) |
| Sylva Carmen Reine de Roumanie | (22) |
| Taverne du Nègre | (12) |
| Taverne de l'Olympia | (26) |
| Tchoukine Sergueï | (34) |
| Thaillade Laurent | (78) |
| Thannhauser Henri galerie | (36) |
| Théâtre Anjame | (69) |
| Théâtre de l'Oeuvre | (4) |
| Thiébault-Sisson François | (39), (40) |
| Thomas Georges dit le père | (22), (35) |
| Tiret-Bognet Georges | (19), (21) |
| Tintoret Jacopo Robusti dit le | (29), (48), (57), (61), (64), (74) |
| Titien Tiziano Vecellio dit le | (13), (50), (55), (56), (57), (61), (74), (75) |
| Toulouse-Lautrec Henri de | (6), (12), (35), (38), (46), (73) |
| Tournier le père | (26) |
| Truchet Abel | (9), (46) |
| Tschudi Hugo von | (47) |
| Tzanck Docteur | (35) |
| Utrillo Maurice | (6), (34), (43), (45), (46), (49) |
| Utrillo y Molins Miguel | (43) |
| Utter André | (21), (43), (45), (49), (70) |
| Valadon Suzanne | (43), (45), (46), (70) |
| Vallès Jules | (2) |
| Vallotton Félix | (8), (23), (24), (28), (71) |
| Van Bever Adolphe | (8), (9) |
| Van Dick Antoine | (74) |
| Van Rysselberghe Théo | (35) |
| Van Dongen Jean | (26) |
| Van Dongen Kees | (10) |
| Van Gogh Vincent | (6), (10), (22), (23), (33), (34), (37), (38) |
| Varille Mathieu | (66), (67) |
| Vasari Giorgio | (73) |
| Vaughan | (7) |
| Vauxcelles, Mayer Louis dit | (39), (46) |
| Vélasquez Diego | (55) |
| Verdi Giuseppe | (2) |
| Verlaine Paul | (3), (11), (12), (18), (27), (34), (63), (71), (74) |
| Veronese Paolo Caliari dit le | (50), (55), (56), (57), (74) |
| Very | (8) |
| Vesper Laure | (67) |
| Vesper Noël | (66), (67) |
| Vieillard (père) | (16) |
| Vigny Alfred de | (8), (64) |
| Vildrac Charles | (37) |
| Villa Medicis | (49), (73) |
| Villa Medicis Libre | (49) |
| Villiers de l'Isle-Adam Auguste | (11) |
| Villon François | (18), (78) |
| Villon Jacques | (1), (2), (5), |
| Vinci Léonard de | (11), (73) |
| Vollard Ambroise | (23), (26), (33), (41) |
| Voltaire François Marie Arouet | (32) |
| Vuillard Edouard | (10), (23), (28), (35), (71) |
| Wagner | (7) |
| Waldeck-Rousseau Pierre | (10) |
| Waldemar-Georges, Jarocinski Georges dit | (32) |
| Warnod André | (68), (69) |
| Waroquier Henri de | (9) |
| Wasley Léon John | (21) |
| Weill Berthe | (22), (23), (35), (44) |
| Wepler le | (70) |
| Xeusis | (73) |
| Zigg Brunner | (68), (69) |
| Zola Emile | (9), (24) |
| Zuloaga Ignacio | (25) |
| Zut le | (15), (44) |
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